C’est peu dire que les partis politiques n’ont pas bonne presse. Pour beaucoup de nos concitoyens, ils font même figure de repoussoir. Certes, ce n’est pas totalement nouveau. On se souvient avec quelle hargne le Général De Gaulle fustigeait la « politique des partis », ces derniers accusés de ne se préoccuper que de leurs « petites soupes sur leurs petits feux ».
Mais ce rejet des partis touche aujourd’hui aussi – et peut-être surtout – la gauche, comme le relève Rémi Lefebvre dans un livre récemment sorti.
On peut rappeler que déjà, en 2013, Daniel Cohn Bendit avait publié un pamphlet dans lequel il considérait qu’un parti est inévitablement une structure fermée, presque génétiquement hermétique à la société. Pour lui, un parti, c’est un blindage, une structure fermée, presque génétiquement hermétique qui capte une grande partie de l’énergie des militants pour régler des problèmes internes. Et il en appelait à « l’émergence d’un mouvement (…) capable de mettre en branle la société tout entière ».
L’histoire récente a aussi montré l’effondrement électoral des partis traditionnels (et surtout des deux principaux, le PS à gauche et les Républicains à droite). Emmanuel Macron d’une part et Jean-Luc Mélanchon d’autre part ont construit leurs démarches politiques sur la base de « mouvements » (LREM et LFI) que le second qualifie lui-même de « gazeux ». Le renoncement aux attributs des partis (statuts, direction élue ou nommée après processus électoral, démocratie interne de principe, structures locales pyramidales etc.) est largement accepté par les militants de ces mouvements qui développent cependant des formes plus hétérogènes et moins formelles d’organisation. Il faut aussi souligner que ces mouvements sont étroitement liés à la personnalité d’un « chef » fondateur et considéré comme indiscutable.
On peut cependant partager l’opinion de Rémi Lefebvre selon qui la gauche ne peut se passer du parti, entendu comme lieu d’élaboration démocratique où se tranchent des débats d’orientation, idéologiques et stratégiques mais aussi comme lieu de transmission tout en reconnaissant qu’il est vain de réhabiliter le parti de masse. Faisant référence à Gramsci, selon lequel le « parti des opprimés » a trois fonctions : organiser, éduquer, expérimenter, Rémi Lefebvre affirme que le parti n’a pas qu’une fonction électorale. Il vise à éduquer, conscientiser, encadrer, intégrer socialement la classe ouvrière.
En ce qui concerne le Parti Socialiste (auquel il a appartenu longtemps), Rémi Lefebvre constate que ses effectifs ont été divisés par dix en dix ans, mais aussi que la sociabilité militante a presque disparu et que le poly-engagement (l’engagement des militants du parti dans les syndicats, les associations etc) s’est beaucoup affaibli. Mais il souligne aussi les limites et même l’impasse du « gazeux ».
Ainsi propose-t-il des pistes de réflexions qui méritent d’être explorées, ne serait-ce que pour les contester :
1) Faire « autre chose » que préparer les élections.
Non pas renoncer à la préparation des élections, à la sélection des candidats, à la propagande mais réinvestir les champs de la construction idéologique, des débats, de l’ancrage social, en associant les intellectuels autrement que comme des cautions..
2) Agir en dehors du « pouvoir »
Faute de « grand soir » révolutionnaire, et même en dehors des périodes où le parti exerce le « pouvoir » d’État, ses militants peuvent agir au quotidien, pratiquer des stratégies d’érosion du capitalisme. On pense évidemment aux actions dans les mutuelles par exemple et plus encore au « socialisme municipal ». A condition peut-être que soit assuré un lien entre ces actions parcellaires et une « ligne politique » ne se limitant pas à un programme législatif.
3) Renouer avec le volontarisme en matière de recrutement militant.
Contrairement à la critique qui lui est souvent adressée, le PS ou son « appareil » semble parfois plus se méfier de l’arrivée de nouveaux membres que s’en féliciter (cf. l’accueil plus que mitigé des « militants à 20 € » de Ségolène, mais aussi la fonction essentielle sinon unique du BFA : « contrôler » les adhésions bien plus que les faciliter). De même rien ou presque n’a été fait pour associer réellement les « sympathisants ».
Aujourd’hui, certains de ceux qui contestent la ligne politique de la quasi-fusion dans la NUPES, comme Bernard Cazeneuve, envisagent, en quittant le PS, de construire « autre chose » pour porter la ligne sociale-démocrate. D’autres font le choix de poursuivre le débat politique au sein du Parti. Si la diversité fait leur richesse, elle porte aussi en elle le risque, inhérent aux « minorités » des partis socialistes, de l’éparpillement.
Si l’histoire ne se répète jamais, on peut cependant se souvenir de la situation de la gauche avant le congrès d’Epinay. Avec la multiplication des « clubs » et autres structures (parmi lesquelles la CIR de François Mitterrand) et un parti socialiste, la SFIO, largement discrédité. C’est bien le laborieux rassemblement des uns et des autres, à travers plusieurs étapes culminant à Epinay, qui aboutira à la renaissance d’un Parti Socialiste qui deviendra la force centrale à gauche.
Une telle perspective peut apparaître comme presque irréaliste aujourd’hui. Cependant, le score de la candidate socialiste à la dernière présidentielle ne représente à l’évidence pas la prégnance des idées et des valeurs du socialisme démocratique. Là aussi, même si on peut ne pas partager les choix politiques de Rémi Lefebvre, on peut partager son analyse selon laquelle la gauche souffre plus d’un manque d’offre politique que de demande.
La renaissance d’une force socialiste et démocratique est peut-être une perspective à long terme. Mais on peut s’y engager avec en tête les mots de Léon Blum :« Ce qui fait la grandeur de l’homme (…) c’est de travailler à une œuvre qu’il ne contemplera pas achevée et dont il ne profitera pas lui même ».