Penser, et penser malgré la brutalisation du débat public, comprendre les ressorts multiples de la crise en cours, implique de resituer le présent dans une grille d’analyse et dans le temps long. C’est le moteur de l’écriture de « La route de la décivilisation ».

Les auteurs d’essais sont souvent empruntés quand il s’agit de défendre leur livre quelques temps après leur parution (celui-ci est sorti en septembre) parce que, généralement, ils sont souvent déjà activement dans d’autres projets éditoriaux. L’ouvrage (La route de la décivilisation, Paris, Le Cerf, 2025)dont Lueurs républicaines a la gentillesse de me demander de parler ici arrive après un certain nombre d’autres et essaye de projeter des éléments d’analyse, voire une grille d’analysequi permette d’appréhender le présent à l’aune des mutations récentes et des grands invariants de nos sociétés.

Je suis d’une génération, formée initialement dans les années 1990, qui pense encore que les livres, à défaut de faire l’Histoire avec un grand H, contribuent au débat public, à la confrontation des subjectivités, dont le débat public sort, sinon grandi, du moins plus intéressant et plus stimulant pour un parcours intellectuel et militant. L’engagement politique n’étant vivable sur le temps long, de mon point de vue au moins, que si on apprend sur le monde et si on pratique un humour (quel qu’il soit) à dose raisonnable. L’ennui intellectuel et l’esprit de sérieux sont les geôliers du militant.

Faut-il désespérer de la période ? La police des arrière-pensées et la traque des « likes » sur les réseaux sociaux tient lieu de débat politique (on n’ose plus appeler cela « débat intellectuel ») et se pratique souvent sur les réseaux sociaux, assez piteusement pour ces Vychinski au petit pied. C’est plus ennuyeux que malfaisant en l’occurrence, parce que l’esprit de nuisance comme la méchanceté nécessitent une certaine intelligence. Cela ne vise pas particulièrement plus votre serviteur que l’ensemble des gens qui prennent part avec passion et bonne humeur, quoique parfois teintée de pessimisme, au débat sur l’avenir de notre pays. Il y a un esprit qui flotte dans l’air et qui, oscillant entre « La vie des autres » et la vie des tricoteuses, emmène notre peuple vers des années de plomb bien à lui. Ce qui semble avéré, et directement lié au livre, c’est que l’ambiance actuelle, par anti-intellectualisme, précipite une situation de violence politique, de violence physique qui coutera cher à notre pays. 

C’est cette espèce de refus désormais pavlovien de lire, d’analyser et de critiquer les livres, de prendre part au débat qui les concerne qui m’a motivé dans l’écriture des deux derniers livres parus au Cerf. Même si les débats de ma prime jeunesse militante étaient quelques peu « raplapla », que la police des arrière-pensées sévissait déjà, le barnum actuel des indignations charrie une stérilité inégalée, une forme de paresse imposée à la majorité par des délateurs et des mouchards sans cause véritable. Or, de la crise intellectuelle naissent les autres, plus difficiles à vivre pour les masses. Ainsi l’exemple des Années de Plomb en Italie mérite d’être raconté, analysé et diffusé :  nous ne sommes plus loin d’une situation similaire. 

« La route de la décivilisation », comme tous mes précédents livres, essaye d’éclairer le monde en puisant des outils d’abord chez Gramsci et chez Elias, dont les écrits permettent de comprendre la marche actuelle de notre monde. Comprendre ce qui défile sur nos écrans quand nous « scrollons » l’actualité impliquer de resituer notre réflexion et notre action dans le temps long. C’est un livre de politiste qui s’est souvent fait politologue mais, en l’occurrence, c’est une contribution appuyée certes sur les écrits de Gramsci et l’œuvre d’Elias, également de Stuart Hall, Poulantzas, mais qui recherche chez nombre d’auteurs les outils pour comprendre et analyser le présent. Les lecteurs de Lueurs Républicaines savent que le militantisme est chronophage, en lectures, en écriture, en action, en dialogue, en débat, en confrontation d’opinions. Ils se retrouveront assez bien dans la démarche du livre.

C’est un livre d’intervention qui puise à la fois dans la réflexion fondée sur l’analyse et la critique mais aussi sur une expérience militante de trente ans, née en réaction à la campagne sur le traité de Maastricht et qui s’est enraciné dans les années 90 dans les mouvements « républicains » ou « souverainistes » de contestation de la marche de l’UE depuis au moins l’Acte Unique. Mutations matérielles, effondrement des idéologies d’hier et magma actuel portant des visions du monde incertaines mais « droitières », ce livre s’apparente à un guide, une boite à outils, une cartographie et un appel au jugement autonome de chacun.

L’inquiétude qui perce à la fois dans le titre et au fil de pages ne doit pas inciter à la déprime, à la dépression ou à la mélancolie mais au contraire à l’action et à la réflexion. Pour les jeunes militants de Lueurs républicaines, il peut répondre à l’impératif de faire l’analyse et la critique du monde existant. Ce faisant il peut permettre de tracer à leur façon, en le confrontant à d’autres livres, à la production d’autres revues, les contours de ce que Lucien Herr définissait comme « le progrès intellectuel et l’affranchissement de l’humanité » ou ce que Didier Motchane définissait comme la « synthèse parfaite de la démocratie idéale et de l’aristocratie idéale » c’est-à-dire au fond, ce après quoi toutes les sociétés courent à un moment ou à un autre : le socialisme démocratiqueIl peut rencontrer le cheminement d’autres militants venus d’autres horizons : c’est le charme aléatoire du militantisme qui s’appuie sur la construction d’une pensée personnelle. Quant à la transmission et à la formation, elle n’acquiert sa parfaite grandeur lorsque l’on apprend à penser – aussi ! – contre son maître. 

Le lecteur constatera que, sous une armature inspirée par les écoles gramsciennes et éliassienne, l’acculturation à différentes écoles de pensée qui ont irrigué le siècle passé et en particulier le demi-siècle écoulé, c’est un message un peu volontaire qui vise à susciter, dans vos rang, l’engagement et, pour nous tous, le sursaut de la décision « Hi Rhodus hic salta », « Hier ist die Rose, hier tanze ».

Gaël BRUSTIER

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