Par Justine Ratelade, conseillère municipale déléguée aux Séniors et à l’intergénérationnel à Lille.


Après la lecture du livre « Les fossoyeurs » de Victor Castanet, c’est une question qui hante.

En quelques centaines de pages, l’auteur décrit l’horreur et dénonce une maltraitance organisée. Vient aussi le temps de l’émotion lorsqu’on découvre les témoignages du personnel soignant et des familles, seuls et démunis devant tant d’indifférence et de mépris.

Il y a l’onde de choc que produit le livre. Puis, il y a le terrible constat que chacun, dans une ou plusieurs expériences similaires, a pu faire. Comble de l’ironie, un terme spécifique est utilisé pour décrire cet état de fait : « la maltraitance institutionnelle », comme si chacun devait s’y habituer, comme si l’indifférence devait prendre le pas sur la bienveillance.

Depuis la sortie de ce document éprouvant, n’avons-nous pas entendu les charges de soignants usés et essorés, de familles désemparées nous accusant de feindre l’émoi et la surprise quant à la qualité de l’accompagnement des personnes âgées dans notre pays ?

Mais, comment en 2022, en sommes-nous arrivés là ? Quel regard portons-nous collectivement sur la vieillesse pour avoir laissé un système aussi cynique qu’individualiste s’installer ?

La fracture générationnelle s’opère bien avant la question de la prise en charge de la dépendance.

Elle démarre passée la cinquantaine dans le milieu professionnel : on perd son emploi ou on finit dans un placard, parce que pas assez rentable, parce qu’on embauche « plus rapide », « plus formé et soi-disant « moins cher ». Autre scénario possible, être à la recherche d’un emploi depuis plusieurs mois voire plusieurs années, sans succès puisqu’en France, l’expérience et la sagesse ne sont plus des atouts suffisants face à la nouveauté et aux rémunérations attractives qu’elle permet. Dans tous les cas, contrairement aux idées reçues, l’âge n’est pas une qualité et apparait de plus en plus comme un fardeau social pour des gouvernants ultra-libéraux.

Cela nous conduit à la question des retraites et à son cortège de fantasmes. La légende, selon laquelle la population la plus jeune financerait une oisiveté bien trop tôt méritée, a la dent dure. Véritable serpent de mer, la question de l’âge du départ à la retraite est sans cesse débattue puisque le financement de nos caisses de retraite serait le maillon faible dans notre équilibre budgétaire. Pour soutenir une argumentation libérale et individualiste, certains politiques n’hésitent pas à fracturer une relation intergénérationnelle déjà fragile. Il est tout de même utile de rappeler que la retraite moyenne est aujourd’hui de 1393 euros ; pour les vacances et les loisirs, bon nombre de retraités attendent encore leur tour.

Enfin, la question de l’accompagnement des personnes âgées dépendantes nous est posée, à nous. Fille et fils de, petits enfants de, sœurs et frères, nièces et neveux. Le cycle de la vie fait que nous serons tous un jour confrontés à cette interrogation. Pour autant, aucun Gouvernement n’a invité les françaises et les français à participer à une grande réflexion commune, avec l’éclairage des associations, des syndicats, du personnel soignant et de chercheurs. Je ne parle pas de ces quelques colloques disséminés ici ou là sur notre territoire dont le compte rendu finira sur le site du Ministère de la Santé et que personne ne lira. Je parle d’une impulsion, d’une vision, d’une trajectoire pour notre société.

Martine Aubry a analysé dès 2008 l’impérieuse nécessité pour notre pays et pour l’Europe de changer de paradigme. Elle proposa de reléguer la froide approche comptable et budgétaire pour la remplacer par une société du « care« . Une société ou chacune et chacun porte une part de responsabilité de l’autre dans un cadre collectif rigoureusement solidaire. Elle n’a malheureusement pas été entendue et l’indifférence l’a emporté sur la bienveillance.

La présidentielle de cette année est une belle occasion pour les candidats de se positionner. A l’heure où chacun se veut plus inclusif que son voisin, être dans la course à la fonction suprême doit imposer ce travail.

D’ici 2050, l’INSEE prévoit que les personnes de plus de 65 ans seront deux fois plus nombreuses. Pensons-nous réellement aborder ce défi démographique à coup d’opérations de communication et de mesures isolées ?

Avec le plus grand des cynismes, nous poursuivons la fuite en avant vers un modèle d’accompagnement déjà essoré et dépassé. Plus encore, on a laissé de grands groupes prospérer, tirant profits de situations de détresse pour les aînés et de désarroi pour les familles. Pour notre bonne conscience collective, les agences de communication ont trouvé un moyen de nous déresponsabiliser. Chargées de matraquer des messages positifs pour le bon compte des grands groupes, elles nous imposent « la silver economy ».

Comment imaginer faire société ensemble, de manière saine et équilibrée, lorsque la seule perspective est l’argent. Si nous sommes heureux de vivre plus longtemps, la vraie question c’est de pouvoir bien vivre jusqu’au bout de sa vie.

A l’aulne des échéances à venir, et dès cette campagne, le livre « Les Fossoyeurs » ne doit pas être appréhendé comme une simple crise dans les EHPAD. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Cet ouvrage convoque chacun de nous à construire un avenir collectif. Au cœur de cet avenir réside une question : comment vieillir ensemble ?

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