Par Alain DUBOIS, Président des Acteurs Régionaux du Développement Durable.


Crise Ukrainienne et lutte contre le réchauffement climatique : même combat !

Lors de la dernière réunion du groupe des scientifiques du GIEC, la représentante ukrainienne sur le climat à l’ONU et météorologue de profession à Ukrainian Hydrometerological Institute[1], Svitlana Krakovska[2] s’adresse à ses pairs en ces termes :

« Quelqu’un pourrait nous demander si le GIEC n’est pas un organe politique et ne devrait évaluer que la science liée au changement climatique. Laissez-moi vous assurer que ce changement climatique induit par l’homme et la guerre contre l’Ukraine ont des liens directs et les mêmes racines. Ce sont des combustibles fossiles et la dépendance de l’humanité à leur égard…» et de conclure : « … Nous ne pouvons pas changer les lois du monde physique, mais il est de notre responsabilité de changer les lois de la civilisation humaine vers un avenir résilient au changement climatique… Cette guerre n’est pas seulement une guerre contre l’Ukraine. C’est une guerre contre l’humanité, une guerre contre la sécurité mondiale et les droits fondamentaux de l’homme sur la liberté. »[3]

On pourrait y ajouter les craintes d’une escalade liée aux bombardements de centrales nucléaires. Elles ajoutent à ces déclarations un caractère d’importance première. Il s’agit ici de la sécurité européenne immédiate qui est mise en question.

C’est pourquoi, comme peut le craindre Madame Krakovska, on ne peut effacer d’un coup, le nouveau rapport intermédiaire du GIEC sur la menace climatique parce qu’il y a la guerre. Nous devons y consacrer autant d’importance et travailler à répondre rapidement aux alertes qui nous sont lancées.

Le réchauffement climatique s’est accéléré et on constate des changements climatiques de plus en plus fréquents comme les sécheresses, les inondations.

Ces derniers mois, certains pays de l’Europe ont été le théâtre de plusieurs catastrophes naturelles. En France, ces dernières semaines ont apporté aussi leurs lots de drames sur différents points de l’hexagone.

Spécialiste de la question climatique dans son pays, Svitlana Krakovska ne décorrèle pas la crise majeure de son pays, l’augmentation du réchauffement climatique et les conséquences qui pèsent sur la tranquillité de l’ordre politique mondial[4]. L’humanité est confrontée au plus grand défi de son histoire « … et l’on sait qu’en conséquence, les conflits vont augmenter, des conflits pour s’approprier l’eau, les forêts, les derniers sols fertiles, or, si n’importe quel grand pays peut aujourd’hui s’emparer de son voisin juste parce qu’il l’a décidé, eh bien à l’ère du changement climatique, nous aurons perdu… »[5]

N’oublions pas notre éthique et respectons nos engagements

Pour autant, certains directeurs financiers de nos entreprises d’armement se risquent à des approches peu dignes comme celles qui les poussent à dire que leurs entreprises font du développement durable. Certes, si on peut considérer que la cybersécurité appartient aux outils socialement responsables, il est besoin de rappeler à Monsieur Pascal Bouchiat[6] que les ventes d’armes de Thales, comme celles des autres ne font pas partie de cette catégorie. L’entreprise de Monsieur Bouchiat devrait cesser de tenter de faire entrer les investissements de défense comme durables dans la législation européenne et la crise ukrainienne n’en fait pas un argument de démonstration imparable comme ce directeur financier veut bien le laisser croire : « Il ne peut y avoir de développement durable sans stabilité et pas de stabilité sans sécurité. Le lien entre sécurité et politique de défense paraît évident, malheureusement nous en avons une démonstration imparable« [7]

Pour rappel, la France avec 195 autres pays, a signé en 2015 l’Agenda 2030 dans lequel nous trouvons l’objectif 16 : « Promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et ouvertes aux fins du développement durable » dont trois thèmes sont étroitement liés aux questions d’État de droit, de qualité des institutions, et de paix et sa cible 16-1 « Réduire nettement, partout dans le monde, toutes les formes de violence et les taux de mortalité qui y sont associés ».

Je voudrais ici remercier Axel de Tarlé pour sa chronique économique dans Télématin (France 2 du 7 mars 2022) consacrée à ce sujet et Julia Vignali et Thomas Sotto pour leurs saines réactions[8]. Cela montre, une fois de plus que nos journalistes sont aussi des êtres humains qui savent dire leur émoi face à ce genre de comportement et de situation.

Par contre, nous sommes confrontés à ce dilemme qui nous conduit à choisir.

Soit, on porte assistance et on répond à l’attente des ukrainiens et en particulier à Svitlana Krakovska . C’est-à-dire cesser d’alimenter financièrement la Russie afin de réduire considérablement ses capacités d’agression contre l’Ukraine et donc réduire drastiquement nos importations de gaz et de pétrole.

En effet, les exportations russes de pétrole et de gaz ont représenté, en 2021, environ 36 % de son budget national, soit 489,8 milliards $ [9].

Les importations de l’Union Européenne, du Royaume Uni et des USA en provenance de Russie représentent 700 millions d’euros par jour.

Ainsi, pour ce qui concerne le gaz, l’Union Européenne a importé 155 milliards de m3 de gaz naturel de Russie, soit 45% des importations de gaz de l’UE et près de 40% de la consommation totale de gaz15.

Soit , on prête attention à nos besoins immédiats comme nos importations de gaz qui nous viennent essentiellement de Russie.

Plusieurs pistes pour sortir de notre dépendance énergétique à la Russie

Sur ce point précis, dans une interview accordée au journal « Les Echos » du 6 mars 2022[10] et à France Inter[11], Catherine Mac Gregor[12]nous prévient : « Si l’Union Européenne décidait d’établir un embargo sur le gaz russe, alors nous rentrerions dans un scénario de l’extrême.

L’Union Européenne importe 40% de ses besoins en gaz de la Russie, dont 20% pour la France. Il y a des pays européens qui importent de Russie 100% de leurs besoins en gaz. L’Allemagne en importe énormément également. C’est donc une dépendance majeure qu’il est difficile d’arrêter du jour au lendemain et sans mesure de substitution. Les autres sources d’approvisionnement proviennent de la Norvège pour 22%, de l’Algérie pour 7,2 % et du Qatar pour 4,6%.

En matière de réserve, nous pouvons passer la fin de l’hiver, mais le vrai problème surviendra dès le début de l’hiver prochain parce que nos réserves seraient au plus bas dès ce printemps et nous n’aurions pas assez de gaz pour l’hiver prochain. Nous irions vers des prix extrêmement élevés et on risquerait une rupture des marchés… »

Les conséquences pousseraient les entreprises à baisser leurs productions ; les français seraient amenés à baisser leur chauffage d’1°C et à réduire leurs déplacements en voiture individuelle, … pour commencer !

En matière d’offre, Madame Mc Grégor indique que « …nous devons mettre le paquet sur le biométhane, investir dans les énergies renouvelables et cesser de lever les yeux au ciel quand on évoque les éoliennes. Quant au retour au charbon, cela doit rester tabou…

Nous devons étudier toutes les possibilités d’approvisionnement avec l’Algérie, la Norvège, mais aussi les Etats Unis, sachant qu’il y a des besoins d’adaptation… »

Aussi, nous avons à chercher des solutions nous permettant de sortir de cette nasse qui risque très vite de nous donner le sentiment d’être complice de la Russie et celui d’une réelle inaction de lutte contre le réchauffement climatique.

Les solutions existent

Plusieurs voix s’élèvent depuis assez longtemps pour que l’on se désintoxique des énergies fossiles afin de répondre aux exigences de luttes contre le réchauffement climatique. Elles nous incitent également à investir dans les énergies décarbonées. Il est temps de regarder cela de plus près. Non seulement, cela permettra de contribuer encore plus aisément à nous défaire des énergies fossiles premières contributrices du réchauffement climatique, mais nous pourrons construire convenablement notre indépendance énergétique et répondre plus facilement aux attentes des pays envahis par d’autres pour l’acquisition de ressources.

Comme nous y invite Antoine Bonduelle, relecteur – expert des derniers rapports du GIEC[13] : privilégier les énergies renouvelables et la performance énergétique des bâtiments – voter contre la complaisance des pays gaziers et pétroliers – dans la sphère domestique, changer nos habitudes délétères de consommation (voitures individuelles, SUV, gaspillages, …)

Finalement, il rejoint ici Catherine Mc Gregor sur l’investissement des ENR et la lutte contre le gaspillage d’énergie.

Ces efforts à fournir rejoignent très directement la crise ukrainienne. En effet, compte tenu de notre forte dépendance européenne du gaz russe, nous sommes forcés de regarder également du côté des actions à mettre en place très rapidement dans ce domaine.

Le 3 mars dernier, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE)[14] a publié un plan en 10 points pour réduire la dépendance de l’Union Européenne au gaz naturel russe[15] afin de « …réduire d’au moins un tiers sa dépendance d’ici un an (50 milliards de m3) grâce à une combinaison de mesures compatibles avec le pacte Vert pour l’Europe et son paquet Fit for 55[16] et soutenant la sécurité énergétique et l’abordabilité… »

Pour l’AIE, toutes ces mesures peuvent être prises dans les mois à venir : autres fournisseurs – autres sources d’énergie – efforts des consommateurs et des entreprises. Autant de mesures que Madame Mc Gregor, directrice générale de ENGIE appelle à reprendre.


Le plan en 10 points de l’AIE présente des mesures pratiques

1- Pas de nouveaux contrats gaziers avec la Russie;

2- Remplacer les approvisionnements russes par du gaz provenant de sources alternatives  (Azerbaïdjan – Norvège – GNV britannique – Espagne avec une limitation due à la capacité limitée d’interconnexion) ;

3. Introduire des obligations minimales en matière de stockage de gaz afin d’améliorer la résilience du marché ;

4- Accélérer le déploiement du solaire et de l’éolien;

5. Maximiser la production à partir de sources distribuables existantes à faibles émissions: bioénergie et nucléaire ;

6. Adopter des mesures à court terme pour protéger les consommateurs d’électricité vulnérables des prix élevés ;

7. Accélérer le remplacement des chaudières à gaz par des pompes à chaleur ;

8. Accélérer l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les bâtiments et l’industrie ;

9. Encourager un réglage temporaire du thermostat par les consommateurs ;

10. Intensifier les efforts de diversification et de décarbonisation des sources de flexibilité du système électrique ».


Dans un article publié le 8 mars[17], Cédric Philibert[18] apporte plusieurs types de solutions pour se passer du gaz russe selon les possibilités immédiates et celles qui demandent du temps. Selon ce que nous devons faire dès maintenant et ce que nous devons préparer pour cet hiver.

C’est un article qui aborde les possibilités qui s’offrent au consommateur, aux entreprises, à l’agriculture, pour envisager les économies d’urgence à entreprendre, mais aussi les possibilités apportées par les fournisseurs alternatifs. Comme Catherine Mc Gregor, Cédric Philibert exprime lui aussi ses réticences à l’utilisation du charbon pour les besoins d’énergie.

Le gaz naturel liquéfié américain pose question

Concernant le point N° 2, on peut se poser la question du gaz proposé par les Etats Unis. Chacun se souvient, en effet, de l’opposition lobbyiste des US en août 2020, au travers des sénateurs républicains Ted Cruz et deux autres sénateurs républicains, Tom Cotton et Ron Johnson, concernant le gazoduc Nord Stream 2[19]. Ils ont tenté de détruire le projet pour soi-disant nous épargner notre dépendance au gaz russe, mais surtout pour favoriser l’exportation du gaz naturel liquéfié américain vers l’Europe. A la limite pourquoi pas, mais se pose dès lors la question de la qualité environnementale de ce gaz liquéfié.

Les Etats Unis sont devenus le premier producteur mondial d’hydrocarbures[20] devant l’Arabie Saoudite et la Russie grâce à l’exploitation des schistes bitumineux[21]. En 2017, Le gaz de schiste représente 67 % de la production de gaz naturel aux Etats Unis.

Grâce à l’exploitation des roches de schiste, ce sont des milliers d’hectares de zones naturelles et agricoles qui ont disparu sous les puits de forage et les pipelines d’acheminement du pétrole et du gaz. Pour les produits agricoles, c’est une perte équivalente à plus de 120 millions de boisseaux de blé (environ 6 % de blé) produit en 2013 dans le Midwest.

Ce sont des voies migratoires de la faune sauvage complétement détruites. Il faut y ajouter la pollution des eaux du fait de la fracture hydraulique. Ceci a de graves conséquences sur l’eau potable. Il faut ajouter que l’exploitation de schistes bitumineux entraine de nombreux mini séismes. Reste à évoquer les émissions de méthane, 25 fois plus puissantes que le CO2. Elles représentent une augmentation non négligeable avec ces exploitations.

Il est bien évident que la crise ukrainienne ne doit pas nous entrainer vers une nouvelle situation de compromission pour générer de la haute pollution.

Autant, on ne peut être que d’accord avec Madame Mc Gregor sur le fait que l’utilisation du charbon doit rester tabou, il en est tout autant pour les schistes bitumineux.

Nos entreprises doivent être exemplaires face à cette crise et aux engagements pris

Reste à traiter le caractère éthique de nos entreprises françaises et européennes. Plusieurs d’entre elles semblent ne pas s’y engager malgré le caractère impératif qui nous oblige.

En effet, alors que la banque du Crédit Agricole a été épinglée à plusieurs reprises par l’association Reclaim finance[22] pour ne pas blacklister les entreprises favorisant les énergies fossiles malgré son engagement à lutter contre le réchauffement climatique, Reclaim Finance enfonce le clou mercredi 2 mars dans un courrier[23] qu’elle adresse à Monsieur Philippe Brassac, PDG du Groupe Crédit Agricole, suite à l’invasion ukrainienne par Vladimir Poutine, en exigeant que la banque cesse tout soutien aux entreprises d’énergies fossiles actives en Russie qu’elle finance.

En effet, selon Lucie Pinson, directrice de l’association, le groupe bancaire français constitue le 4ème financeur de Gasprom (environ 800 millions $ investis entre 2018 et 2021). Elle demande également au Crédit Agricole de suspendre tout soutien à TotalEnergies dont il est le premier financeur (plus de 6 milliards $ de financements entre 2018 et 2021) tant que cette entreprise, elle aussi francaise, n’aura pas retiré ses opérations en Russie.

Dans un communiqué[24], Reclaim Finance et plusieurs ONGs  « …appelle les institutions financières les plus exposées aux entreprises du gaz, pétrole et charbon opérantes en Russie à ne plus leur accorder de nouveaux services financiers, afin de se désolidariser pleinement de la guerre illégale de Poutine contre l’Ukraine… » On y retrouve une liste d’entreprises russes dont plus de 60 grandes entreprises pétrolières, gazières et charbonnières à exclure. La lettre demande également aux institutions financières de suspendre tout soutien à TotalEnergies, Fortum/Uniper, Wintershall DEA et aux autres entreprises non russes actives dans le domaine des combustibles fossiles en Russie.


[1] Institut hydrométéorologique ukrainien (UHMI)

[2] Svitlana Krakovska  

[3] Chaîne Bloomberg (www.bloomberg.com) – Interview de Svitlana Krakovska par Akshat Rathi – 28 février 2022

[4] Ciara Nugent – 1er mars 2022 – Time – The link Between Climate Change and the Russian Invasion

[5] Marion Lagadère – 2 mars 2022 – Radio France – Devant ses collègues du GIEC, l’ukrainienne Svitlana Krakovska alerte sur le lien entre le réchauffement climatique et la guerre

[6] Pascal Bouchiat est directeur financier chez Thales

[7]https://www.challenges.fr/entreprise/defense/le-rafale-et-la-defense-piliers-des-resultats-record-de-thales_803074

[8]https://www.france.tv/france-2/telematin/3116009-emission-du-lundi-7-mars-2022.html

[9] Factbox: Russia’s oil and gas revenue windfall | Reuters

[10] https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/engie-sans-gaz-russe-nous-entrerions-dans-un-scenario-de-lextreme-1391617

[11] France Inter – Léa Salamé – 7 mars 2022 : https://www.youtube.com/watch?v=UnTDDUPLxes

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_MacGregor

[13] Stéphanie Theeten – Indicateur des Flandres – 2 mars 2022 – Aléas Climatiques : ce qui nous attend et comment agir 

[14] https://www.iea.org/

[15] Un plan en 10 points pour réduire la dépendance de l’Union européenne au gaz naturel russe – Analyse – AIE (iea.org)

[16] « Fit for 55 » : la feuille de route de l’UE pour une réduction de 55 % des émissions d’ici à 2030

[17] Révolution Energétique – Cédric Philibert – 8 mars 2022 – Les pistes ne manquent pas pour réduire la dépendance européenne aux énergies russes

[18] Cédric Philibert a été conseiller du ministre Brice Lalonde (1988-1990), puis conseiller du Directeur général de l’ADEME (1992-1998) et a travaillé pendant 19 ans à l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Il est consultant indépendant et analyste senior des questions d’énergie et de climat. Il est aussi chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et assure un enseignement à Sciences Po Paris.

[19] Courrier International du 7 août 2020 – Danièle Renon – Vu d’Allemagne, Les Etats Unis se déchainent contre Nord Stream 2

[20] Le Monde – Arnaud Leparmentier – 16 février 2022 – La nouvelle diplomatie du gaz américain vis-à-vis des européens

[21] Reporterre – Yona Helaoua – 25 juillet 2019 – L’exploitation du gaz de schiste dévaste les Etats Unis

[22] https://reclaimfinance.org/site/blog/

[23]Reclaim Finance – Lucie Pinson – 2 mars 2022 – Crédit Agricole : cessez tout soutien aux énergies fossiles en Russie

[24] Communiqué de plusieurs ONG – 3 mars 2022 – La finance appelée à ne plus soutenir les énergies fossiles en Russie

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