Par Jennifer De Temmerman, conseillère régionale, ancienne députée et Alain Dubois, président des Acteurs Régionaux du Développement Durable.
Depuis quelques années, le monde vit au rythme de quatre tensions majeures qui influent sur notre société :
- le réchauffement climatique et la dégradation de notre environnement , avec des catastrophes chaque jour plus graves ;
- l’évolution incertaine de l’économie face à des besoins grandissants en énergie et en ressources premières ;
- La pandémie de COVID 19, la première parmi d’autres épidémies à venir met en lumière la fragilité de nos systèmes de soin et de l’exercice de nos démocraties et de nos libertés, mais aussi les limites d’une mondialisation effrénée des moyens de production. Force est de constater avec quelle imprégnation ses conséquences influent sur le bon fonctionnement des politiques menées quels que soient les pays. Personne n’y échappe. ;
- Enfin et bien évidemment, le conflit provoqué par la Russie envers l’Ukraine, et dont la bonne ou mauvaise gestion par les autres « puissances » américaines et européennes ne peuvent que donner des idées à d’autres, comme à la Chine à Taïwan…
Aux adaptations que nous aurions déjà dû entreprendre pour faire face au réchauffement climatique s’ajoutent donc désormais des obligations d’organisation sociétale face aux guerres ou aux épidémies.
Enfin, comme à chaque période chaotique et incertaine, ressurgissent le besoin primaire de trouver un coupable et le cortège de haines envers celles et ceux que l’on appelle les minorités, de racisme, de remises en cause des droits fondamentaux comme le droit de l’avortement, le droit d’aimer ou tout simplement d’égalité femme/homme (pour rappel, les femmes naissent libres égales en droit comme les hommes.)
Lorsqu’on regarde ce qu’il se passe en France et Europe, on s’aperçoit que notre système franco français s’agite et laisse transpirer une incapacité à agir pour l’avenir quelles que soient les tensions citées ci-dessus. Seule l’économie reste le sujet roi.
En France, ces crises ne semblent pas retenir l’attention des responsables politiques qui se contentent de les constater et de mettre en place des mesures sans réelle efficacité reposant essentiellement sur les citoyens, sans jamais prendre à bras le corps les travaux nécessaires permettant d’y apporter un commencement de réponse. Des mesures qui impliqueraient de remettre en cause fondamentalement le système capitaliste et d’exiger davantage, des grandes multinationales, comme des responsables politiques eux-mêmes, une réelle solidarité sociétale.
Pourtant, nous sommes de plus en plus confrontés, aux conséquences parfois dramatiques du réchauffement climatique, à une augmentation des coûts de la vie du fait du conflit ukrainien certes (blé – tournesol et surtout besoins énergétiques en matière de pétrole et de gaz, …) mais aussi du fait de spéculations honteuses en provenance des marchés.
Pourtant, le problème de la COVID 19 n’est pas réglé, ses variants se multiplient et les scientifiques nous annoncent de nouvelles maladies et la réapparition d’anciennes du fait des pollutions générées.
Pourtant, il n’est pas un mois sans que les violences conjugales, sans que le sort des femmes ne fassent l’objet d’injustices.
En France, si ceux qui ont le pouvoir peinent à installer une politique cohérente qui puisse rassurer chacun des citoyens et les amener vers un mieux-être, certaines oppositions s’organisent avec le seul but de démolir la gouvernance en place sans se soucier de l’attente de la population.
Alors, prenons le temps de nous poser et de revisiter les engagements internationaux. Prenons le temps de proposer des pistes et de reprendre le travail de la structuration d’une société apaisée. Prenons le temps de trouver les mots justes, ceux nous permettant de vivre ensemble et qui nous permettent de vivre ensemble. Prenons le temps de montrer qu’au travers du développement durable – du rapport Meadows[1] en 1970 (Club de Rome) à la signature de l’Agenda 2030[2] en 2015, la société possède tous les éléments pour progresser en ne laissant personne de côté.
Une brève histoire de l’Agenda 2030[3]
Si la notion de développement durable trouve son origine au sein du rapport Meadows en 1970, les Objectifs de Développement Durable (ODD) émergent lors de la conférence des Nations unies de Rio + 20[4] à Rio au Brésil. Les premières discussions sur le sujet s’étaient déroulées quelque temps avant en Colombie, alors que bon nombre de pays étaient agités par des crises majeures. On assiste, en effet, en 2010, au début du Printemps arabe et, en 2011, au mouvement social «Occupy Wall Street» à New York qui dénonce que seulement 1 % de la planète est plus riche que les 99 % restants.
Cette ambiance de brouhaha social va venir perturber, voire orienter, la pensée et l’élaboration de ces agendas qui collent au pouls de la société. Il est vrai qu’aux côtés des pays présents, il y a les porte-voix de la société civile, dont font partie les syndicats. C’est dans ce climat et avec l’insistance du Brésil sur les transitions justes et solidaires que l’on parvient à introduire l’économie dans le développement durable et pas seulement en parallèle.
Depuis 2008, le monde traverse une crise, les principales industries des pays de la planète sont entrées dans une période de grande récession inédite jusque-là, et cette forte interrogation économique va influer sur l’ensemble du processus d’élaboration des ODD de Rio+20.
Entre 2012 et 2013, les discussions portent sur les aspects méthodologiques et la vision des rapports internationaux évolue des blocs Nord/Sud vers des groupes où les pays avancent ensemble. C’est ainsi, avec une forte participation des pays africains, qu’émergent des idées nouvelles sur la paix ou les institutions efficaces, ou encore sur les villes et les communautés durables, selon le constat fait que ce qui nous réunit, ce sont les territoires.
En 2015, à la conférence d’Addis-Abeba, juste avant l’adoption des ODD, ce sera le sujet des financements qui sera abordé.
En effet, du fait de la grande récession, les pays bailleurs ne répondaient pas à l’appel des pays en difficulté. Cette conférence a permis de réaffirmer la nécessité des engagements de tous, mais aussi de traiter la question des contributions du secteur privé et les questions de propriétés intellectuelles et technologiques qui pourraient en découler.
Finalement, en 2015, on se trouve face au plan de sortie que nous sommes amenés à mettre en place, avec trois types d’orientations incontournables : ne laisser personne de côté et vivre bien, sur une planète vivante, vivre ensemble car tous les pays et tous les acteurs sont concernés. Ce sont les fameux 5 P : planète, populations, partenariats, paix et prospérité.
C’est en septembre de cette même année que 193 pays ont adopté les ODD au travers de 17 objectifs et 169 cibles, avec une base incompressible que sont les objectifs du millénaire pour le développement concernant principalement les pays en développement.
Au jour où nous écrivons, le 1er août 2022, il nous reste 2977 jours pour atteindre ces ODD de l’Agenda 2030.
Par où commencer ? [5]
Notre société est arrivée à un moment de bascule. On peut comprendre l’existence de mouvements d’humeur expéditive et sans ménagement car, après des décennies de tergiversation, il faut, pour s’en sortir, une certaine forme de radicalité pour que les compromis existants au travers des trois piliers du développement durable (environnement, social, économie) penchent davantage en faveur de l’écologie plutôt qu’en faveur de l’économie. Cependant ; il nous faut conserver un équilibre dans les mesures prises pour éviter les débordements incontrôlables.
Pour sortir de cette crise de société où le multilatéralisme ne semble plus correspondre aux attentes, gageons que les peuples indiquent très rapidement tout ce qui leur semble devoir rentrer dans l’ordre, à l’image de Greta Thunberg.
Depuis le début de la crise sanitaire, de nombreuses idées et initiatives ont été portées par des intellectuels, des scientifiques, des politiques, des associations, des individus, etc.
Des inventions continuent de nous apporter, tous les jours, de nouvelles techniques, qui ont un impact sur notre façon de vivre. Nous devons veiller à ce qu’elles restent aux mains de personnes sensées et sages, soucieuses d’inclusion, d’égalité et surtout d’équité sans compromettre l’avenir de la planète.
Mais quelle transformation devons-nous opérer pour répondre à cette période de basculement ?
Les questions liées à l’écologie s’inscrivent d’abord dans la temporalité. Elles existent depuis à peine -mais aussi déjà- cinquante ans. En 1975, c’étaient les premières alertes. En 1990 est apparue une prise de conscience par quelques élites. En 2022, nous fêtons les trente ans de Rio avec l’Agenda 2030. Les citoyens, et notamment les jeunes, prennent le pas de l’action.
Cinquante ans, c’est à la fois peu, mais c’est tout aussi important et crucial au regard du retard que l’on prend en matière de protection de la planète. Plus on prend du retard, moins ces questions deviennent maîtrisables.
C’est pourquoi il est indispensable de donner un coup d’accélérateur pour ne pas être dépassé par les effets de perturbation anthropique. Il nous faut hâter l’application des mesures de décarbonation et de préservation de la biodiversité.
Alors qu’aujourd’hui les décideurs ne semblent pas saisir tous les enjeux d’une action réelle et plus ambitieuse, créons l’écologie du bien commun et portons-la pour être entendus. Osons une gouvernance mondiale et travaillons à la mise en place d’un conseil de sécurité planétaire.
Nous sommes dans un moment de basculement sociétal, politique, philosophique aussi extraordinaire qu’au moment des grandes découvertes des XIVe et XVIe siècles où on pensait avoir découvert les Indes alors qu’on était sur le continent américain. L’humanité retient son souffle pour savoir si nous surmonterons les crises en douceur ou basculerons dans un nouveau chaos.
Nous ignorons si c’est le progrès qui vaincra ou si ce sont les thèses de ceux qui annoncent la fin de la civilisation qui triompheront. Sûrement ni l’un ni l’autre, car le génie humain a toujours su rebondir en innovant. Du chaos peut toujours émerger un nouvel espoir, mais à quel prix ?
Aujourd’hui, pour amoindrir ce coût, il nous faut construire un projet politique qui ait une importante part d’écologie mais également une puissance intellectuelle et spirituelle à même d’entraîner l’ensemble de l’humanité à progresser, sachant que la signification du terme progrès ne peut avoir le même sens que celui des technicistes qui l’ont accaparé.
Aujourd’hui, les écologistes ont un flambeau à reprendre. C’est celui de la gouvernance mondiale des biens communs de la planète qui ne peut se régler qu’en coopération avec les 193 États qui la composent, même si, évidemment, il y aura des résistances et des réactions communautaristes.
Les causes importantes, selon Bettina Laville, qui nous empêchent d’entreprendre cette grande marche vers la mondialisation sont les inégalités, sujet auquel il faut vraiment s’attaquer.
On pourrait imaginer, avec Brice Lalonde, « une forme de gouvernement et de gouvernance mondiale sur ces biens communs ». Ceci pourrait d’ailleurs commencer par l’intégration auprès du ministère des Affaires étrangères de chaque gouvernement d’un ministre chargé de la planète. Cela permettrait d’avoir 150 représentants des États pour discuter sur ces sujets qui touchent à notre sécurité commune.
En effet, nous avons tous constaté comment la crise sanitaire avait pu perturber la stabilité de notre monde. Pourtant, le Conseil de sécurité n’a, à aucun moment, évoqué la Covid-19.
Il en est de même pour le risque sanitaire qui n’a jamais été évoqué au sommet de Davos. Il s’agit pourtant de problèmes de sécurité et de déstabilisation.
Bettina Laville précise que les écologistes doivent, aujourd’hui, travailler à la création d’un Conseil de sécurité planétaire comme cela avait déjà été proposé dans le Projet de paix perpétuelle de Kant[6] et comme le suggère le Comité 21 dans son rapport de La grande transformation[7].
[1] Rapport Meadows : « The limits to growth » : http://www.donellameadows.org/wp-content/userfiles/Limits-to-Growth-digital-scan-version.pdf
[2] Agenda 2030 : https://www.agenda-2030.fr/
[3] Ce texte est issu d’entretiens avec Vaïa Tuuhia, déléguée générale de l’Association 4D, membre du Conseil national pour la solidarité internationale et le développement, membre du collège sur la transition énergétique et Béatrice Héraud, journaliste et formatrice sur la transformation durable de l’Economie
[4] Objectifs et vision de Rio+20 : Réunion à Rio des dirigeants mondiaux avec l’objectif de renouveler leur engagement politique en faveur du développement durable, en évaluant les progrès et les lacunes restantes en matière de mise en œuvre et en examinant les nouveaux défis. L’accent est mis sur l’intégration des trois piliers du développement durable (économique, développement et protection de l’environnement), l’accélération de la mise en œuvre et le renforcement de la cohérence entre tous les acteurs. Les deux thèmes de la conférence sont une « économie verte » dans le cadre du développement durable et l’éradication de la pauvreté.
[5] Ce texte est issu d’entretiens avec Bettina Laville, présidente du Comité 21 et de Brice Lalonde, ancien ministre, en 2020, lors du premier confinement ( Nouvelles portes et nouveau regards à donner au développement durable de notre planète).
[6] Projet de paix perpétuelle de Kant (1795) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55798317/f6.item.texteImage
[7] Rapport de La grande transformation du Comité 21, janvier 2020 : http://www.comite21.org/comite21/comite21-en-action.html?id=13715