Par Jennifer De Temmerman, conseillère régionale, ancienne députée et Alain Dubois, président des Acteurs Régionaux du Développement Durable.

L’Agenda 2030 un outil majeur pour la gestion publique 

A défaut d’avoir un Conseil de sécurité planétaire chargé de la gouvernance des biens communs, nous avons aujourd’hui la chance d’avoir un programme mondial au travers des Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 signé par 193 pays.

Alors que nous n’avions qu’un programme pour les « pays pauvres », nous avons depuis 2015 un programme mondial dont certains pays en ont une application très évoluée. Certains états s’appuient désormais sur différentes classifications de l’Agenda pour réformer leur budget et la manière dont sont évalués leurs comptes publics au regard du développement durable. En France, nous devons saisir cette chance.

Ainsi, comme le suggèrent Bettina Laville et Brice Lalonde, la mesure doit évoluer en prenant en compte d’autres critères que ceux relevant de la pure économie. On doit pouvoir combiner avec les objectifs de développement durable (ODD) et les nouveaux indicateurs de richesse afin de procéder à la transformation de la comptabilité publique. L’Agenda 2030 est un outil majeur pour la gestion publique des deniers. 

Chaque projet de loi voté par l’Assemblée Nationale doit intégrer les ODD et l’Indice de développement humain (IDH)[1] afin de prendre en compte l’endroit où on vit, ce que l’on peut faire par soi-même, l’aménité du voisinage, la fertilité de la nature… Mille et une choses qui rendent la vie possible et agréable et non uniquement considérée sous une forme « unidimensionnelle », en référence à Herbert Marcuse[2], c’est-à-dire uniquement abordée par la question monétaire.

L’intelligence artificielle et le numérique au service de l’écologie

Même s’il y a un important débat aujourd’hui sur la question du numérique et de l’intelligence artificielle, on observe quand même que le système économique, à l’exception des secteurs essentiels comme la santé, l’eau, la nourriture, la gestion des déchets, a pu fonctionner en grande partie grâce à ce type d’outils. C’est là aussi un formidable basculement, dont fait partie le télétravail pour peu que ce dernier facilite la vie des salariés et ne leur apporte pas plus de contrainte dans leur vie, notamment au niveau de leur vie privée.

Le numérique et l’intelligence artificielle montrent pour la première fois que la technique peut ne pas s’opposer à l’écologie même si d’importants progrès sont encore à mettre en œuvre, notamment en matière de consommation d’énergie. Ces outils peuvent, enfin, aider à conserver le lien social, mais également faciliter le lien avec le travail. Il nous faut prendre soin de trouver les solutions aux problèmes rencontrés par ceux qui ont beaucoup de mal à accéder à la pratique de ces outils.

Ils peuvent être un appui considérable à la transition écologique grâce aux programmes d’innovation, de suivi ou encore de mise à disposition de nombreuses données nécessaires à la gestion de protection et de préservation des milieux naturels et aussi et surtout des mesures à prendre face aux changements climatiques. On le remarque très simplement au travers des travaux du GIEC pour le climat ou de ceux de l’UICN pour la biodiversité.

Deux vecteurs apparaissent comme essentiels aujourd’hui. Celui de la protection de la vie et donc de l’écologie et celui de la science technique qui doit être utilisée non pas pour détruire, mais pour conserver le bien commun.

Même si l’intelligence artificielle et l’intelligence technique ne sont pas les fondements éthiques et écologiques de demain, force est de constater qu’elles permettent une activité totalement inédite et extrêmement importante.

Si le génie de l’homme, qui est un génie d’invention technique et scientifique, pouvait se consacrer au bien commun, cela serait sans doute très bénéfique à la marche générale de l’humanité et la collapsologie ne gagnerait pas autant de terrain. Toute la problématique est que la recherche scientifique et technique ait pour but l’amélioration de la vie humaine dans un environnement sain . Cela signifie qu’elle doit sortir de cette espèce de narcissisme qui consisterait à repousser toujours les limites, mais retrouver le sens du progrès : celui de rendre meilleurs l’homme, la vie, la société, et ce,  sans détériorer les conditions mêmes de la vie sur Terre. La science doit être au service de l’homme, et non pas l’homme asservi à la technologie et à la science. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme [3]».

La décarbonation, une des priorités absolues 

Notre monde est confronté à la mise en œuvre de deux grandes priorités : le réchauffement climatique et la conservation de la biodiversité, sachant qu’elles vont de pair dans une diminution du CO2.

Pour ce qui concerne la biodiversité, il est important de veiller à la non-artificialisation des sols et à la conservation de plus d’espaces possibles pour la nature et des espaces agricoles (sécurité alimentaire). Quant au réchauffement climatique, les actions à mettre en œuvre portent essentiellement sur l’énergie et la décarbonation, mais aussi sur les mesures d’adaptation face aux changements climatiques à prendre en compte dès à présent.

Pour répondre à cet impératif de décarbonation, seules deux formes d’énergies sont intéressantes aujourd’hui. Il s’agit de l’électricité et de la chaleur de source renouvelable dont il faut, selon Brice Lalonde, accélérer la production et promouvoir l’utilisation.

La chaleur représente 50 % de l’énergie consommée en France. Même si cette énergie peut être facilement produite de façon décarbonée (pompes à chaleur, solaire thermique, géothermie, bois taillis local à courte rotation, gaz vert, réseaux de chaleur alimentés par méthanisation de déchets, récupération de la chaleur fatale des moteurs, des eaux usées…), elle est largement sous-estimée. L’électricité, quant à elle, peut être produite de façon décarbonée grâce aux énergies renouvelables (ENR) et au nucléaire.

Aujourd’hui, l’électricité représente 25 % de la consommation d’énergie totale française. Or, pour que nous puissions décarboner convenablement, nous devons atteindre 50 % de la consommation d’énergie électrique. C’est donc un effort important à réaliser.

Enfin, la décarbonation concerne essentiellement la mobilité et la performation thermique des bâtiments.

La voiture électrique, un secteur à développer rapidement

Alors que le premier plan de la voiture électrique a été établi par le premier ministre Pierre Bérégovoy (1992 – 1993), force est de constater que nous en sommes toujours au même point en matière de difficulté à permettre la généralisation de ces moyens de transport qui peuvent permettre de régler une très grande partie de nos émissions de CO2.

Comment peut-on rester si pauvres en propositions pour les véhicules électriques, long parcours alors que le temps presse pour la décarbonation d’autant qu’en matière de propositions de véhicules hybrides, ces derniers génèrent encore plus de 100 gCO2 par km, soit à peine moins que les véhicules traditionnels à énergie fossile ? Avouez que c’est juste aberrant. Il faut cependant noter que les véhicules japonais produisent environ 40 gCO2 / km. Sommes-nous en France en manque d’ingéniosité ?

Pourtant, grâce à l’électricité nous pouvons généraliser l’usage du véhicule électrique (VE) , permettre le portage de la numérisation dans ce secteur de l’économie avec détection des points de charges disponibles pour les installations de recharge des véhicules électriques (IRVE).

Certes, de nombreux problèmes sont encore à résoudre en matière d’IRVE. Elles doivent être assez nombreuses pour permettre un accès rapide. Les utilisateurs doivent avoir des accès standardisés et accessibles à tous les modèles de véhicules tant au niveau des moyens de rechargement des batteries que du paiement numérisé multifonctionnel.

Il est vrai également que ce qui coûte cher pour les véhicules électriques, ce sont les batteries (fabriquées en Chine). Il faut donc rechercher l’autonomie industrielle par la mise en place de plans permettant la fabrication de batteries en Europe (c’est en cours dans notre région des Hauts de France), mais aussi développer le recyclage indispensable de ces batteries.

On pourrait se poser la question de la pollution générée par les véhicules électriques. Toutes les études portant sur la totalité du cycle de vie des véhicules électriques sont en faveur de son utilisation, mais on doit tout de même faire progresser l’efficacité des batteries. C’est le cas également pour les vélos électriques.

Les recherches récentes montrent qu’aujourd’hui, tout indique qu’une batterie pourrait avoir une durée de vie pour deux voitures. Elle pourrait devenir également un support d’appoint au fonctionnement des besoins ménagers durant les heures de pointe de la demande en énergie alors qu’elle pourrait être rechargée durant les heures creuses.

Si certains détracteurs des véhicules électriques pointent ses défauts, en répétant à l’envie des informations devenues obsolètes au fur et à mesure que la science avance, nous n’oublions pas que la recherche a encore beaucoup d’améliorations à apporter.   Aussi les investissements ne se feront que si l’on encourage massivement l’utilisation de ces véhicules. C’est tout le paradoxe de la loi du marché, qui veut qu’un secteur ne se développe que si les consommateurs semblent s’y intéresser.

Nous ne sommes qu’au début d’un projet conséquent à mettre en œuvre dans les toutes prochaines années pour répondre aux besoins de mobilité et aux impératifs liés à notre obligation de se séparer des énergies fossiles.

L’immobilier est le deuxième secteur d’électrification

Les réglementations française et européenne portant sur les bâtiments ne prennent pas en compte le

changement climatique. Il n’y a pas, à ce jour, de réglementation de CO2 pour le bâtiment, même si ce qui reste encore à mettre en œuvre comme la réglementation environnementale 2020 l’aborde pour les bâtiments neufs, la prise en compte de la production de CO2 dans le bâtiment n’existe donc pas.

Pourtant, il nous faut absolument connaître la part de CO2 produite pour la construction du bâtiment et celle produite pour son exploitation. 

En outre, la réglementation thermique actuelle des bâtiments favorise le gaz naturel en imposant une pénalité à l’électricité. La consommation réelle d’un bâtiment chauffé à l’électricité doit être multipliée par 2,58 au nom de l’énergie qu’il a fallu dépenser pour la produire. Cela pourrait se comprendre s’il s’agissait de charbon, mais pas quand il s’agit d’énergie renouvelable ou d’uranium. 

Le résultat, c’est que 80 % des bâtiments collectifs neufs sont chauffés au gaz naturel, générateur de CO2 dans l’atmosphère.

Cette pénalité, appelée le « coefficient de conversion de l’électricité en énergie primaire », est évidemment défendue bec et ongles par le lobby du gaz. Face à l’explosion des prix du gaz suite aux tensions avec la Russie en raison de la guerre en Ukraine, le moment est peut-être opportun pour remettre en cause ces lobbies et avancer vers une « libération » de ce mode d’énergie, gage aujourd’hui d’une indépendance énergétique.

Concernant les grandes surfaces, si cette réglementation environnementale des bâtiments est adoptée, elle va tenir compte de l’impact des énergies renouvelables dans l’architecture du bâtiment et cela devrait intégrer les toitures des grandes surfaces qui les louent déjà pour la production d’électricité solaire.

Les énergies décarbonées nécessaires, mais aussi les économies

Dès l’origine du mouvement écologiste, l’énergie nucléaire a été la cible première. Pourtant, nous devons bien constater que ce sont bien les énergies fossiles qui sont la cause de tous nos maux aujourd’hui et qu’il y a urgence de s’en séparer.

En attendant de vouloir remplacer le nucléaire par des énergies renouvelables, ce qui est peut-être souhaitable, pourquoi ne pas chercher à améliorer le nucléaire, même si l’objectif est bien de s’en séparer à terme ? 

Selon les experts scientifiques, il semblerait que l’on puisse réduire la durée de la radiotoxicité des déchets nucléaires d’un facteur 1000, sachant que ce sont bien les déchets qui sont le principal talon d’Achille de cette filière. Si on arrive à diminuer de mille fois la durée de vie des déchets, on aura fait un grand pas en avant.

Pour ce qui concerne les énergies renouvelables, on perçoit bien les oppositions dont on ne comprend pas toujours le but, à l’exemple des éoliennes dont un président de région n’hésite pas à financer des lobbies contre ce type d’ENR pendant que d’autres se battent contre les éoliennes off-shore.

On perçoit bien les anti méthanisation. Même si on peut comprendre que certains d’entre eux craignent pour le remplacement des surfaces agricoles alimentaires par des surfaces de production d’énergie, on doit pouvoir admettre que, sous couvert d’une réglementation réfléchie, la méthanisation peut être une énergie renouvelable plus qu’acceptable.

Mais ces dernières n’ont pas un rendement important proportionnellement à l’espace qu’elles occupent. Avec un regard plus modéré, Bettina Laville indique qu’effectivement les énergies renouvelables prennent de la place, notamment sur l’espace agricole. Tout l’enjeu est donc de les implanter de manière judicieuse, afin qu’elles n’empiètent pas sur les espaces mais optimisent ceux-ci. Par exemple, il ne s’agit pas de construire des fermes solaires sur des espaces agricoles qui perdraient leur fonctionnalité première, mais d’implanter du photovoltaïque sur des surfaces déjà existantes, comme les toitures des hangars agricoles, des bâtiments publics, des parkings des grandes surfaces…

Enfin, pour que les énergies renouvelables prennent toutes leurs places dans la décarbonation, les Français doivent accepter réduire de façon drastique leur consommation d’énergie. Attention cependant à ne pas exiger des citoyens ce que les grandes industries et entreprises ne seraient pas prêtes à faire également.

C’est ici un secteur important à développer pour consommer raisonnablement l’énergie nécessaire au fonctionnement de notre société tout en diminuant drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre. Ici encore le rôle de la recherche est prépondérant et questionnable : plutôt que chercher à créer des produits toujours plus puissants, designs, polyvalents ou on ne sait quoi, cherchons à créer des produits plus résistants, moins consommateurs en énergie et moins polluants. Mais bien évidemment, tout ceci remet en cause nos modèles de consommation.

Formation, éducation et sensibilisation au développement durable 

Dans son rapport de La grande transformation, le Comité 21, avec ses partenaires, a retenu la question de la recherche et de l’éducation comme proposition n°1 : « La recherche scientifique et l’éducation permanente des citoyens sont la base de la transformation et de son acceptabilité : il faut amplifier l’éducation au développement durable et mobiliser les acteurs de l’enseignement supérieur. »

Par ailleurs, Joseph E. Stiglitz et Nicholas Stern ont rendu un rapport en 2017[4] portant sur la tarification du carbone. Ils y expliquent que le seul prix du carbone ne suffit pas et qu’il est nécessaire de compléter ceci par des « […] investissements dans les infrastructures, les technologies, et les outils de production – qui sont nécessaires pour atteindre l’objectif en température de l’Accord de Paris, d’une manière favorable à la croissance économique et au développemen0t – comme l’expriment les Objectifs de développement durable ».

La formation et l’éducation sont des maillons essentiels à la transition écologique et à la lutte contre le réchauffement climatique. Elles doivent pouvoir répondre aux futures demandes qui naîtront quand les entreprises auront à mettre en place les nouveaux métiers du futur. Ceci signifie que la formation et l’éducation ne sont pas simplement une question qui concerne l’éducation des enfants. Il suffit de voir aujourd’hui les revendications des étudiants de grandes écoles reconnues pour comprendre que notre jeunesse aspire à comprendre et recevoir les clés d’une transition plus juste et plus écologique.



[1] l’Indice de développement humain (IDH) :

[2] Herbert Marcuse « L’Homme unidimensionnel » (Résumé) : https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1968_num_8_1_3123

[3] Pantagruel, Rabelais

[4] Rapport de la commission de haut niveau sur les prix du carbone : https://static1.squarespace.com/static/54ff9c5ce4b0a53decccfb4c/t/59b7f2a78e4ec4b44b35c9eb/1505227433603/CarbonPricing_FrenchSummary.pdf

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