Le soir du 23 juin 2016, la stupeur frappe l’Europe : les citoyens britanniques se sont prononcés à 51,9% en faveur du Brexit. C’est la fin d’une longue campagne, qui n’aura guère brillé par son débat d’idées tant les partisans du Brexit ont aligné les arguments fallacieux, rendant l’Union européenne responsable de tous les maux qui frappent l’Angleterre et promettant un avenir radieux fondé sur une indépendance retrouvée. Ils croient en effet pouvoir se passer de ce qu’ils perçoivent comme une insupportable soumission à Bruxelles et renouer avec la Global Britain, forte d’accords bilatéraux et de relations privilégiées avec ses anciennes colonies et les Etats-Unis d’Amérique. Las ! L’heure n’est plus au commerce colonial. Les projets d’accords commerciaux que le Royaume-Uni tente ensuite de conclure avec ses partenaires du Commonwealth se heurtent aux demandes des anciennes colonies britanniques. Étonnamment, ces dernières souhaitent tourner la page de la domination et aspirent désormais à une relation d’égalité et de réciprocité avec l’ancienne puissance impériale. Douche froide pour les plus ardents défenseurs du Brexit, confrontés à une réalité : la Global Britain n’est que la nostalgie chimérique d’une puissance d’un autre temps.

        Mais pourquoi tant de désamour entre l’Union européenne et le Royaume-Uni ? Le pays n’a jamais brillé par son europhilie. On se souvient ainsi de Margaret Thatcher, première ministre britannique de 1979 à 1990, aboyant “I want my money back” lors des négociations budgétaires de 1979. De même, le Royaume-Uni n’a jamais adopté l’euro, et les relations post-Brexit avec l’UE sont tout sauf apaisées. La nouvelle première ministre Liz Truss (héritière autoproclamée de Thatcher) s’est d’ailleurs fait connaître par sa ligne de fermeté face à Bruxelles sur la question nord-irlandaise. Le référendum de 2016, promesse de campagne du premier ministre David Cameron (2010 – 2016), était donc l’aboutissement d’une longue relation tumultueuse. Le résultat est historique : c’est la première fois que la population d’un Etat-membre de l’UE se prononce majoritairement pour la sortie de leur pays. L’opinion publique s’était déjà opposée à la construction européenne, comme lorsque la France a rejeté le projet de constitution européenne par référendum en 2005. Il n’y a cependant pas un antagonisme invariable et irrémédiable entre l’UE et les populations des Etats-membres, puisque les référendums de 2005 en Espagne, ainsi que de 1972 et 1992 en France, approuvèrent la poursuite de l’intégration européenne. 

S’il n’y a donc pas d’opposition fatale, un constat s’impose néanmoins : l’Union européenne et sa construction sont désormais une affaire publique. L’intégration européenne est longtemps demeurée en dehors du débat public, alors que l’opinion publique ne s’intéressait pas à ce sujet technique trop éloigné des préoccupations du quotidien. Par conséquent, les élites nationales jouissaient d’un mandat implicite pour poser les bases de l’UE. Cependant, alors que le contexte économique et politique se troublait à la fin des Trente glorieuses, les populations se sont progressivement saisies de cet enjeu, démontrant leur capacité à entraver l’intégration européenne. Un impératif démocratique se pose alors : il est désormais nécessaire d’intégrer les citoyens à la construction européenne. Mais est-ce une si mauvaise chose ?

Si les peuples ont longtemps laissé leurs élites décider des orientations à donner à la construction européenne, il faut également dire que ces dernières n’ont pas non plus cherché à les intégrer dans un débat public sur cette question. Les dirigeants européens oublièrent un peu rapidement de qui ils tenaient leur légitimité, parfois par opportunisme politique, parfois par dédain pour des masses incapables d’élaborer une réflexion et de prendre les bonnes décisions sur un tel sujet, mêlant enjeux d’économie politique et rapports de force enchevêtrés. Les peuples européens se sont donc mobilisés par eux-mêmes sur le débat européen. À l’heure du questionnement de la démocratie représentative, leur assentiment est alors devenu presque incontournable pour poursuivre la construction européenne. À cet égard, le traité de Maastricht de 1992 introduit un concept fondamental pour le futur de l’UE. Chaque citoyen d’un Etat-membre sera également citoyen européen, et pourra à ce titre circuler, étudier et travailler librement au sein de l’UE, ainsi que voter pour ses représentants au Parlement européen. Néanmoins, ce grand pas en avant ne fut pas suivi de réelles conséquences politiques : la scène politique européenne, ses acteurs et ses débats demeurent distants pour l’immense majorité des citoyens.

Connecter le corps citoyen à la sphère politique européenne est pourtant essentiel. D’abord parce qu’un nombre croissant de décisions prises par l’UE impactent le quotidien des citoyens, mais aussi parce qu’on ne peut concevoir une Europe à la hauteur de ses ambitions sans ce lien démocratique. Certes, les traités actuels permettent aujourd’hui un droit d’initiative citoyenne européenne, exercé par au moins sept ressortissants de sept États différents devant la Commission européenne, ainsi qu’un droit de pétition devant le Parlement européen. Ces mesures omettent pourtant un préalable incontournable : encourager une véritable mobilisation des citoyens européens, qui doivent pouvoir dépasser les frontières nationales pour se mobiliser autour de causes et de revendications communes pour lesquelles l’UE est la meilleure échelle d’action. À ce titre, les structures amenées à jouer un rôle déterminant dans cette mobilisation sont les partis politiques européens, mais également les associations et ONG. Elles ont vocation à faire émerger de nouvelles problématiques et propositions européennes, ainsi qu’à fédérer les citoyens de tous les Etats-membres autour de ces enjeux. Il s’agit donc de faire émerger un sentiment commun d’appartenance à l’Europe. L’UE ne doit pas être envisagée comme une contrainte aux politiques nationales mais comme ce qu’elle est réellement, la seule échelle d’action à même de faire entendre la voix des Etats-membres sur la scène internationale et de construire un futur solidaire et durable.

Cette citoyenneté européenne ravivée doit donc se faire grâce à une mobilisation “par le bas”, mais également par des transformations “par le haut”, par le biais de politiques européennes accompagnant cette émergence. L’heure est venue d’une véritable Europe des citoyens, reposant sur un peuple européen uni par ses partages et ses rencontres et défendant des idéaux communs d’ouverture et de solidarité. Le programme Erasmus est un parfait exemple de réalisation concrète en ce sens. Créé en 1987, il a permis à des millions d’étudiants de vivre à l’étranger, de rencontrer d’autres cultures et d’autres mœurs, et d’en ressortir grandis. L’Europe doit aujourd’hui travailler à poursuivre cette entreprise pour un peuple européen en renforçant ses politiques sociales : il est urgent de sortir des seules considérations économiques et du dogme de l’orthodoxie libérale, alors que les crises de 2008 et 2020 ont montré l’inadéquation de ces paradigmes à la réalité. Il faut également renforcer le rôle du Parlement européen, seule institution représentant les citoyens des Etats-membres, et notamment vis-à-vis du Conseil, représentant les dirigeants. Replacer le Parlement au centre des institutions européennes est indispensable pour instiguer cette révolution citoyenne.

L’Europe doit aujourd’hui se donner les moyens de ses ambitions : établir un lien démocratique avec ses citoyens est nécessaire pour achever une véritable union politique. S’il est indéniable que l’Union européenne s’est construite sur l’intégration économique, il faut néanmoins dépasser cette seule dimension pour donner à l’Europe la capacité de répondre aux grands enjeux sociaux, écologiques et démocratiques. Sans ce lien citoyen, elle est condamnée à stagner et rester soumise à la bonne volonté des dirigeants des Etats-membres, jusqu’à ce que les contestations de plus en plus fortes achèvent de la déliter, comme l’a fait le Brexit. Les citoyens des Etats-membres doivent s’approprier l’Europe pour construire un futur plus grand : c’est tout le sens de l’Europe des citoyens.

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