Depuis plusieurs décennies, la participation aux élections baisse. Même des scrutins où le nombre de votants est traditionnellement élevé, comme l’élection présidentielle, n’échappent pas à la règle. Ce constat n’est qu’un symptôme de la crise politique que nous vivons. Face à cette fatigue démocratique, nombreux sont ceux qui cèdent à la tentation populiste. Pierre Mathiot, directeur de Science Po Lille et Paul Melun, président de l’association Souverains demain, reviennent sur les causes de l’essor du populisme en France et les solutions que nous pourrions y apporter.

D’abord, le terme populisme est aujourd’hui utilisé à tort et à travers et pour désigner péjorativement de nombreuses personnalités politiques hétéroclites : Jair Bolsonaro, Matteo Salvini, Donald Trump, Nicolas Maduro. Pourtant, ce terme prend son origine dans les mouvements ouvriers et socialistes à la veille de la Première Guerre mondiale. Si on se limite à sa définition initiale, il signifie l’irruption du peuple dans la vie politique, ce qui est le but recherché de la démocratie.

En France, on a longtemps qualifié le mouvement des Gilets jaunes de populiste. Leurs revendications populaires ont été récupérées par l’extrême droite et une partie de la gauche. Ces manifestants se sentent oubliés et non représentés. En résulte que Marine Le Pen est en tête dans 57% des communes lors de l’élection présidentielle, malgré une vision trop simpliste de la société et de l’exercice du pouvoir. A contrario, la gauche se cantonne à un électorat diplômé et urbanisé et se coupe des territoires. C’est la critique qu’ont formulé Fabien Roussel (PCF) et François Ruffin (LFI) ces dernières semaines. Mais les partis politiques se revendiquant du populisme le seraient-ils toujours s’ils parvenaient au pouvoir? Le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, est critiqué pour sa gestion de la ville, qui serait trop similaire à celle de son prédécesseur issu du parti Les Républicains.

Le populisme s’illustre avant tout par une confrontation entre “le peuple” et une “élite”. Le premier se définit selon Michel Onfray comme ceux sur qui le pouvoir s’exerce. Celui-ci ne se sent pas représenté par une élite, déconnectée de leur réalité. Quant à “l’élite”, elle est mal définie. A partir de quel niveau de revenu fait-on partie de cette élite? On est pour taxer les riches jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on en fait partie.

On peut identifier plusieurs causes à cette crise de la démocratie représentative. D’abord lors des études supérieures, où les grandes écoles sont accusées de favoriser la reproduction sociale, malgré la présence de 30% d’élèves boursiers à Science po Lille. 

Ensuite, le triomphe de l’individualisme dans notre société. Depuis 1970, toutes les tentatives de produire du commun dans la société furent infructueuses. Le mouvement des Gilets jaunes en serait une preuve, car les demandes formulées étaient pour la plupart individuelles. C’est aussi l’individualisme qui explique la dégringolade du nombre d’inscrits dans les partis politiques, dont certains pouvaient compter plus d’un million de membres en 1945. Les associations ne sont pas épargnées. La plupart voient leurs membres vieillir et se retrouvent confrontés à un problème de renouvellement. 

Pendant longtemps, on ne s’est intéressé qu’à la démocratie d’élection, à savoir la campagne électorale, la confrontation entre les projets, sans se soucier de la démocratie de gouvernement, qui correspond à l’application de ces projets. Que se passe-t-il une fois que l’élection est faite, les élus ne rendent plus de compte aux électeurs avant le prochain scrutin. De nombreuses mesures viennent conforter ce constat : l’Arcom, le seuil des 500 signatures. Mais qu’est-il fait pour démocratiser l’après élection? 

L’action des élus est aussi questionnée. Alors que le taux de renouvellement des députés était de 75% en 2017 et que le non-cumul des mandats s’est appliqué, le mouvement des Gilets jaunes a commencé à peine un an plus tard. Ces nouveaux élus venaient de milieux considérés comme élitistes (les écoles de commerce, le secteur privé) et munis de codes propres à ces milieux, ce qui a provoqué une incompréhension de la part de la population. 

L’action politique elle-même est considérée comme de plus en plus en décalage avec les attentes des citoyens. Alors que les élus sont considérés comme incapables d’apporter des réponses rapides et efficaces aux problèmes contemporains. L’affaiblissement de l’Etat renforce le sentiment d’impuissance de la force publique, considéré comme incapable de protéger ses citoyens. Doit-on chercher la raison du côté de Bruxelles et de la prise de décision européenne ou du côté d’un manque de volonté politique ? 

Alors, faut-il se tourner vers le référendum ? On prend souvent comme exemple la Suisse, qui a intégré très tôt ce processus. En France, le référendum a une dimension plébiscitaire depuis Charles De Gaulle, qui suite à la défaite du scrutin de 1969 a démissionné. La question tourne inévitablement “pour ou contre le gouvernement ?” et se détourne de son ambition initiale. Emmanuel Macron souhaite un vote sur l’euthanasie en misant sur le vote de la Gauche pour l’appuyer, mais rien n’est moins sûr…

Doit-on rendre le vote obligatoire ? Cela marquerait notre refus de voir la réalité. L’abstention est un thermomètre qui montre l’ampleur de la crise. Il faut prendre le problème à la racine. Doit-on réformer notre système électoral et l’hyper-personnalisation de l’élection présidentielle au détriment des autres?

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