Il y a désormais plus d’un an, le 6 janvier 2021, une partie des États-Unis tremblent de stupeur. La plus vieille démocratie du monde connaît -durant les rares moments de son histoire- une tentative de coup d’État. À la différence cependant des soubresauts révolutionnaires dont la France n’est en l’espèce pas en reste, cette manifestation n’est pas celle d’un peuple contre son Prince mais se veut être le bras armé de son dirigeant -Donald Trump- qui, insatisfait de la tenue des élections et des mécanismes des contre-pouvoirs[1], s’est employé à masser ses troupes afin de faire pression et ce, au sein même de ses propres troupes. Présidant la réunion du Congrès, son fidèle vice-président Mike Pence n’a échappé que de peu à la violence des émeutiers (à laquelle l’ancien président des États-Unis a souscrit en y apportant son soutien). Les élections auront finalement lieu sans accorder la victoire à Donald Trump qui, s’il n’a pas gagné la bataille électorale, a cependant remporté la guerre des idées, au-delà même des frontières étasuniennes.

En effet, la violence caractéristique de la pratique du pouvoir de Donald Trump semble avoir gagné l’ensemble des démocraties occidentales dont la représentativité paraît avoir été remise en cause au profit d’un rapport supposé direct entre un homme providentiel rencontrant son peuple. Quelques définitions s’imposent.

Des principes des systèmes représentatifs

Sans que cet article n’ait ni la prétention ni l’expertise pour dresser avec exhaustivité l’historicité des démocraties occidentales d’inspiration libérale, il est cependant nécessaire de revenir sur les éléments essentiels qui la composent. Nos régimes politiques se caractérisent avant toute chose par la faculté de chaque citoyen à participer à la vie citoyenne avec de se donner des représentants par l’entremise des élections qui tirent leur capacité à gouverner desdits scrutins. Cette association ne fut pourtant pas de tout temps évidente. Aristote considérait ainsi le principe électif comme proprement élitiste car de celui-ci se dégageait une oligarchie détentrice du pouvoir[2]. La démocratie est, au contraire, la dictature du plus grand nombre oppressent les minorités dont la voix ne saurait être entendue[3]. Le rapprochement entre le concept démocratique et celui de l’élection se concrétise véritablement au fil du XVIIIème et XIXème siècles, en particulier par l’idée de souveraineté nationale qui, n’étant plus détenue en la seule personne du roi, se diffuse dans l’ensemble d’un « peuple » prenant conscience de sa propres existence. De cette légitimité émanant de sa qualité de citoyen, le principe de représentation nationale devient le moyen par lequel les élections se justifient, l’individu déléguant une partie de sa souveraineté à un élu qu’il aurait jugé digne de le représenter.

Pour autant, la qualité « aristocratique » du régime n’en demeure pas moins existante. C’est toute la démonstration de Bernard Manin[4] qui prouve que la possibilité pour un représentant d’obtenir les suffrages est de prouver sa distinction par rapport au reste de la population. Ces critères évoluent au fil des ans mais demeurent cependant nécessaires au principe électif pour que « l’aristocratie » démocratiquement élue puisse exercer le pouvoir, par la légitimité qu’ils tirent de la souveraineté nationale. Parallèlement, la pensée libérale a irrigué les institutions démocratiques de sorte à ce que « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».

La distinction populiste

L’originalité de notre époque est précisément la caractérisation de cette distinction. Sans jamais remettre en question le principe de l’élection -car nécessaire à la légitimité du pouvoir, absous par la Grâce du peuple- l’aire du temps remet cependant en question les contre-pouvoirs qui apparaissait, jusqu’alors, la contrepartie nécessaire au fait de déléguer le pouvoir à cette « aristocratie démocratique ». Cette rhétorique d’affrontement direct avec les institutions est nourrie par ce phénomène politique de populisme. Terme désormais galvaudé à des fins politiques et dont l’appréciation péjorative peut être historiquement constatée[5], il paraît inévitable de le définir. Expert sur ce sujet, Cas Mudde définit ce phénomène comme « une idéologie fine » dont les composantes essentielles sont la reconnaissance d’un peuple « un » et « moralement bon » opposé à une élite « décadente » qui, ayant abusé de ses privilèges, léserait « ce bon peuple ». Les qualités intrinsèques de ces deux éléments constitutifs du populisme diffèrent et peuvent s’entremêler à des idéologies existantes. L’élite peut donc être bourgeoise opprimant un peuple prolétaire comme elle peut être une oligarchie libérale qui menacerait l’identité singulière, une et immuable d’une population. Aussi, pareille idéologie suppose la rencontre d’un homme ou d’une femmes providentiel allant à la rencontre de son peuple et s’opposant à toute forme de contre-pouvoir intermédiaire à cette fusion. Se prévalant donc de la légitimité populaire, l’aristocratie populisme tire son principe de distinction d’être proche dudit peuple qu’elle seule serait à même d’incarner.

Comment ce principe de distinction populiste est-il aussi prégnant au sein de nos systèmes ? L’exemple de Trump est à cet égard emblématique des pistes de réflexion que propose cet article.

Le trumpisme, un populisme de notre temps

La sur-médiatisation de la vie politique et la privatisation progressive ont fait des médias des instruments de pouvoir destinés tant à influencer les cœurs qu’à produire des dividendes pour ceux qui en seraient les détenteurs. Aussi l’outrance et l’insulte -de part leur spectacularisation- sont-elles devenues les maîtres mots des débats télévisés. Non pas que ces deux phénomènes n’aient jamais fait partie intégrante de l’histoire politique[6], elles atteignent aujourd’hui un degré de systématisation jamais égalé qui contribue à refaçonner la manière même dont le discours politique se voit formulé. L’approche populiste de la politique redéfinit en elle-même cet objet pour ne le résumer qu’en une seule et unique approche. Elle permet également de couper tout intermédiaire -en particulier les partis politiques- afin de favoriser un contact supposé « direct » entre l’homme ou la femme politique et « l’opinion publique » qui, loin d’être aujourd’hui « un artefact », a pris la valeur de nouvel augure du fait de la légitimité des instituts de sondage. Ajoutons à cela une personnalisation accrue du pouvoir qui tend à faire de cette « aristocratie » une « aristocratie personnelle ».

La chute de l’URSS et la violence de la libéralisation pour certaines catégories sociales laissent un grand vide de confrontation politique, favorisant l’émergence d’un « système d’affects »[7] que le populisme -du fait de sa composante morale- parvient à cristalliser[8]. Nourri des déceptions des plus précaires et des espoirs perdus d’une idéologie communiste désormais déchue, un versant entier de la population voit dans le populisme une narration politique évidente à même de rendre intelligible les injustices -réelles- qui la transpercent.

Le trumpisme est la conjonction même de ces éléments. Personnalité issue du monde médiatique caractérisée par ses injures à répétition, il fonde sa légitimité politique par le fait de ne pas en faire partie. Certes conservateur, il n’est cependant pas l’incarnation élitiste que le parti Républicain peut supposer et s’adresse à un électorat plus précaire, déçu des Démocrates qui préfèrent s’orienter vers une élite libérale progressiste[9]. L’identification de ce peuple américain, blanc, délaissé ou ayant l’impression de l’avoir été, participe à la constitution de la légitimité providentielle dont Donald Trump se prévaut jusqu’à s’opposer au contre-pouvoirs qui iraient contre les intérêts dudit peuple représenté, le premier d’entre eux étant évidemment le Congrès, temple symbolique de « l’aristocratie » politique habituelle.

Vers de nouvelles démocraties populistes

Loin d’être proprement spécifique aux États-Unis, la systématisation du populisme traverse de part en part les démocraties occidentales. Les élections présidentielles françaises en sont l’évidence. Le scrutin universel direct caractéristique de la Vème République est par essence un catalyseur de cette personnalisation du pouvoir et, de fait, de toute velléité populiste. Elle ne demeure cependant pas suffisante pour expliquer la propagation de cette idéologie et de la systématisation de l’opposition des actuels candidats aux contre-pouvoirs. La volonté de recourir de manière effrénée et irrationnelle aux référendums de la part de nombreux candidats est le symptôme de ce phénomène. Non pas qu’il faille rejeter toute réflexion politique autour de cet instrument qu’est le référendum, mais l’obligation d’en recourir pour appliquer les programmes -quitte à s’opposer aux jurisprudences restreignant son usage- est le signe qu’il est de bon ton de faire fi de tout contre-pouvoir qui contraindrait l’ambition politique de ces hommes et femmes providentiels. Jugées inutiles car détenues par des technocrates, ces institutions apparaissent comme des organes pensées contre « un peuple » alors même qu’elles se sont constituées pour la sauvegarde des droits des citoyens. La violence avec laquelle celles-ci sont considérées au sein des régimes hongrois et polonais, qui se revendiquent explicitement « illibérales », est également éloquente en la matière.

Ces facteurs (sur-médiatisation, chute de confrontations idéologiques, inégalités galopantes) font le terreau fertile d’un populisme qui semble profondément ancré au sein de nos démocraties. Le siècle des populismes, pour reprendre l’expression de Rosanvallon[10], est devant nous au point de menacer nos conceptions mêmes de démocraties libérales. La prise du Capitole n’en est que le symptôme le plus visible.


[1] Lire à cet égard l’article du Monde « Un an après, la démocratie américaine face aux brûlures du 6 janvier », 5 janvier 2022.

[2] Aristote, Politique, Livre III, XIII, 1284.

[3] Ibid.

[4] B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, 2019, 368p.

[5]  Sur ce sujet, T. Frank, Le populisme, voilà l’ennemi !: Brève histoire de la haine du peuple et de la peur de la démocratie, des années 1890 à nos jours, 2021, 408p.

[6] Lire à cet égard G.Noiriel, Le venin dans la plume, 2021, 252p.

[7] À ce sujet, P. Rosanvallon, Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français, 2021, 224p.

[8] Ibid.

[9] Lire à cet égard, T. Franck, Pourquoi les pauvres votent à droite ?, 2013, 418p.

[10] P. Rosanvallon, Le siècle des populismes. Histoire, théorie, critique, 2020, 288p.

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