Par Baptiste DULONGCOURTY, secrétaire général de Lueurs Républicaines.


« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » 

D’une étonnante actualité, la phrase du philosophe Gramsci semble ne pas avoir pris une ride. En ce début de campagne présidentielle, jamais notre pays n’a connu autant de tourments politiques. Allant d’une abstention toujours plus croissante à une multiplication des droites extrêmes, bien malheureux sont les partisans du camp progressiste et humaniste qui espèrent voir poindre, dans ce clair-obscur, une lueur d’espoir. 

Par delà la Gauche elle-même, c’est l’ensemble du défi humaniste que notre époque engage, des luttes sociales à la promotion des droits individuels, du combat écologiste à l’intégrité du droit du travail, de la dignité de chacun à l’épanouissement de tous. Phagocyté par un débat politique crépusculaire qui voudrait faire croire qu’il suffirait de réprimer les uns et châtier les autres pour que la France retrouve une supposée gloire d’antan, le seul sursaut possible et nécessaire est cependant celui de l’humanisme républicain. 

Nombreux ont été les commentaires politiques, en 2017, à prétendre avoir pris la mesure des changements politiques à l’œuvre. Si l’intuition était sans doute bonne, le fond était quant à lui bien erroné. En somme, ceux qui se targuaient d’apporter dans leur sillage le début d’un nouveau monde étaient précisément ceux qui utiliseraient cette conviction pour pérenniser un système  d’ores et déjà essoufflé. Prétextant donc avoir apprécié l’ampleur de ces changements, les réformes conduites n’ont été jusqu’ici qu’une continuité de ce qui fut toujours à l’œuvre, néanmoins drapées dans des atours de progressisme de façade pour s’assurer qu’aucun grondement ne vienne troubler l’ordre établi. Grossière erreur que ce ton présomptueux qui fit le lit de nombreuses contestations, allant des Gilets Jaunes à l’opposition contre la réforme des retraites. 

Mais alors, quels sont les bouleversements que notre monde connaît et que le pouvoir semble avoir tant de peine à comprendre (bien qu’il feigne de le faire) ?

La fin d’un monde, le début d’un autre

La première variable est incontestablement l’urgence écologiste qui traverse de part en part nos modes de consommation, nos modèles économiques, notre manière de concevoir l’avenir. Tributaires d’une matrice intellectuelle ancrée dans le XVIIIème siècle faisant de la croissance et de la productivité les maîtres mots du progrès, les ressources naturelles de notre planète ont été autant de limites à nos ambitions. Cette urgence climatique est un bouleversement anthropologique similaire à celui qui renversa l’Ancien Régime, lorsque le pouvoir tel qu’il était conçu n’était plus le reflet des réalités politiques, économiques et sociales. La nécessité d’intérioriser cette variable écologique appelle un bouleversement de grande ampleur dans notre manière de conduire des politiques publiques, en particulier les outils par lesquels celles-ci sont conçues en réformant les indicateurs économiques dont la pertinence est aujourd’hui contestable.

Cette irruption de l’urgence écologiste se couple à la passion de l’égalité et la nécessité pour chacun de vivre dans la dignité. Celle-ci suppose un épanouissement individuel plein et entier que le droit du travail garantit, ou plutôt, devrait garantir. La financiarisation de l’économie mondiale a fait de l’augmentation des dividendes la seule donnée digne d’intérêt pour les entreprises, relayant l’humanité à une « simple ressource humaine » dont l’on pourrait disposer à souhait. Insécurité du marché du travail, formations professionnelles illusoires, changement perpétuel de l’organisation interne, pression hiérarchique… Autant de facteurs qui expliquent aujourd’hui une perte de sens de la « valeur travail », laquelle se trouve strictement résumée à sa composante productiviste et économique.  Si donc les conditions physiques de l’exercice des professions semble avoir évolué, les conditions psychiques sont quant à elles en pleine régression du fait de cette exploitation purement mécaniste des corps. De cette contradiction entre l’image que devrait être l’épanouissement au travail et la réalité de celui-ci naissent les maux les plus douloureux. Ajoutons à cela un travail profond de la langue managériale pour dissimuler ces relations de domination. Cette situation est insoutenable et ne peut faire le lit que de futures contestations.

Enfin, le troisième bouleversement ici identifié est la transformation profonde de la nature du politique. De l’effondrement des idéologies à la spectacularisation de notre société, le politique peine aujourd’hui à reformuler un sens noble à son action. Allant des coups d’éclat aux injures en passant par la rupture du dialogue social au profit des annonces faites sur les chaînes en continue, le pouvoir a perdu de son incarnation, de sa substance, de sa crédibilité. Des grands débats sur la nature même des plis de l’âme, nous assistons aujourd’hui à une radicalisation à l’extrême des positions nous poussant à nous jeter les uns contre les autres du fait d’un rejet de la nuance et d’une haine réciproque. Cette ère du vide est en plus caractérisée par l’outrance permanente couplée d’un grotesque sordide qui devrait nous faire croire que tel individu serait responsable de notre indigence en raison même de ce qu’il est. Loin d’être anodin, cet accaparement du débat démocratique par les droites extrêmes -appuyées par un système médiatique mu par le profit- contribua à refaçonner dangereusement l’idée même que nous nous faisons de notre nation. Alors que son horizon était l’universalité de la condition humaine, dans un processus dynamique accueillant en son sein tous ceux qui souhaiteraient la chérir, on voudrait désormais nous faire croire qu’elle se résumerait à une supposée culture immuable, statique, éternelle faites de beffrois, de nappes rouges et de quelques grands hommes dont la remise en cause reviendrait à trahir la patrie. 

La permanence humaniste

Ce constat alarmant exige des femmes et hommes politiques qu’ils façonnent leur discours afin d’être en phase avec la réalité du monde tel que ce dernier s’exprime. Au travers de ces bouleversements, une seule permanence demeure : celle de l’humanisme. 

Alors que d’aucuns voudraient nous faire croire qu’être Français -ou même Européen- devrait se résumer à une couleur de peau, une culture, une origine quelconque, je reprendrais ici les mots de Plutarque dont la sagesse résonne encore avec beaucoup d’acuité : « L’homme n’est pas une plante, faite pour demeurer immobile et qui ait ses racines fixées au sol où il est né ». Sans jamais renier l’histoire qui l’a vu naître ni renier ses droits, l’individu ne peut pleinement saisir l’universalité de sa citoyenneté qu’en exerçant celle-ci au sein de la communauté politique. Sans Autre, il ne peut y avoir de Moi. Sans Moi il ne peut y avoir de Nous. Rejeter la nécessité de cette fraternité annihile toute possibilité d’humanisme alors même que cette conduite est la seule qui puisse être viable. 

En effet, aujourd’hui, plus qu’hier encore, seul l’humanisme est en mesure de répondre aux défis auxquels nous devons faire face. La lutte contre le réchauffement climatique, la dignité de chacun et la résistance de tous face à la prédation du capitalisme financier ne se dispenseront pas de luttes collectives. Enfin, notre capacité à nous définir en tant que nation ne pourra se faire de manière exclusive, en façonnant une identité factice aux relents grégaires contre d’autres identités dont on estimerait qu’elles seraient inférieures.

L’histoire de notre pays a ceci d’extraordinaire qu’elle a su placer comme horizon indépassable l’universalisme de la condition humaine duquel ont dérivé notre régime républicain et les lois qui le composent, la première d’entre elles étant la loi de 1905 qui ne doit être ni l’ennemi à abattre ni le bras armé d’une xénophobie décomplexée. Aussi, tâchons d’être dignes de cette histoire en sauvegardant son fondement essentiel face aux discours racistes, xénophobes et réactionnaires qui voudraient la détruire au profit d’un passé fantasmé. Comme Montesquieu l’avançait « Je suis nécessairement homme et je ne suis né Français que par hasard ». Mais quel heureux hasard !

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