Les récents mouvements des troupes russes aux frontières ukrainiennes mettent une nouvelle fois à l’épreuve la solidité de l’alliance occidentale entre les États-Unis et l’Union européenne (UE) pour faire face au Kremlin. Après une phrase malheureuse qui avait ému le président ukrainien suggérant qu’une intervention russe ne ferait l’objet d’aucune réponse européenne, Joe Biden s’est rapidement ravisé en réunissant autour de la table les principales puissances européennes afin de coordonner leurs efforts. Londres étant en retrait, malgré des accusations récentes d’ingérence russe, Emmanuel Macron et Olaf Scholz profitent de cette brèche pour relancer les négociations au “format Normandie” (Ukraine, Russie, France, Allemagne). Une politique étrangère unifiée demeure cependant difficile à construire du fait d’une perception asymétrique de la menace russe. Néanmoins, loin de constituer une alliée dans ce jeu de poker menteur, la Russie apparaît -plus que jamais- comme l’un des principaux antagonistes au velléité d’une puissance européenne. L’occasion de revenir sur cet éloignement géopolitique et stratégique, plus de vingt ans après les vœux pieux de construire une Europe allant de “Lisbonne à Vladivostok”.
Depuis les années 2000 et le premier mandat du président Vladimir Poutine, les relations entre la Russie et l’UE se sont particulièrement détériorées, la première accusant la seconde d’être la marionnette des Etats-Unis tandis que la seconde refuse d’engager de nombreuses discussions au nom des principes libéraux européens. Comprendre cette évolution doit donc éviter de nombreux écueils, à commencer par celui de se positionner en faveur ou contre le président Poutine. Il s’agit de comprendre chaque perception des enjeux communs tout en évaluant l’évolution de ces perceptions mutuelles. Ainsi, ce papier emprunte l’analyse constructiviste de Makarychev[1]. Il s’agit donc de démontrer que malgré des intérêts convergents, la Russie et l’Europe ont progressivement abandonné une coopération approfondie depuis les années 2000 en raison d’une incompréhension mutuelle des intérêts militaires mais aussi économiques de chacun[2]. L’un des premiers paradoxes de la relation entre la Russie et l’Europe est l’absence même de coopération sur certaines questions, notamment sécuritaires et économiques[3]. Par exemple, la Russie est le principal fournisseur de gaz en Europe et constitue un marché financier de choix pour les investisseurs européens depuis les années 2000[4]. De plus, l’Europe est un marché vital pour la Russie, représentant près de 50% des échanges commerciaux de la Russie[5] et second investisseur du pays. D’un point de vue sécuritaire, il faut également noter que les intérêts européens et russes ne divergent pas en tout point comme c’est le cas pour la lutte contre le terrorisme qui reste un défi commun, pouvant servir, à terme, de base à la construction d’une politique commune de défense stratégique. Il faut donc remonter dans le temps pour comprendre l’évolution des schémas narratifs divergents de ces deux puissances.
Incompréhension militaire
Au lendemain de l’effondrement du bloc soviétique, la question de la politique de sécurité se pose notamment à l’égard de la nouvelle puissance russe. Sans rejouer consciemment la guerre froide, l’OTAN cherche à reconfigurer sa fonction sur le continent européen par l’extension de son champ d’action, de compétences et le renouvellement de sa structure militaire[6]. Alors que l’OTAN tente pourtant d’intégrer la Russie comme partenaire et puissance égale dans son nouveau processus, le vide stratégique laissé par le Pacte de Varsovie pousse de nombreux pays d’Europe centrale à postuler pour rejoindre l’OTAN une fois l’idée d’élargissement adoptée au sommet de Bruxelles en janvier 1994. Cependant, depuis les années 1990, la Russie a toujours rejeté l’idée d’une coopération avec l’OTAN, au profit de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Cette perception s’appuie sur une conception multipolaire des relations internationales, défendue par l’ancien ministre des Affaires étrangères Yevgeni Primakov, puis par le président Poutine en 2000, parlant d’une primauté européenne ainsi que d’une « Grande Europe de Lisbonne à Vladivostok”[7].
Toutefois, l’UE ne semble pas changer de perspective et continue d’entretenir ses relations au sein de l’OTAN. Les relations initiales avec Eltsine puis Poutine sont tendues, mais restent possibles au point de conclure l’Acte fondateur des relations entre la Russie et l’OTAN en 1997, qui donnera lieu plus tard au Conseil OTAN-Russie en 2002.
Néanmoins, l’amélioration de ces accords était de nature conjoncturelle, devenant, au cours des années 1990, les instruments de l’OTAN pour son expansion vers l’Est mais aussi le moyen pour Moscou d’utiliser cette relation comme une “guerre contre le terrorisme” et de requalifier avantageusement sa position dans le conflit tchétchène des années 2000[8]. En ce sens, cette relation a rencontré dès le départ plusieurs difficultés, à commencer par le refus initial de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque d’adhérer au Partenariat pour la paix (PpP) aux côtés de la Russie en raison de l’absence de clause de sécurité commune. Ces accords ne parviennent pas à réconcilier les voisins orientaux, car les pays d’Europe centrale et orientale considèrent l’UE et l’OTAN comme un bouclier nécessaire contre la Russie. A cela s’ajoutent les différentes interventions de l’OTAN en Yougoslavie en 1999, suivies de l’invasion de l’Irak en 2003, le retrait du traité sur les missiles anti-balistiques (ABM) et les révolutions de couleur en Géorgie en 2003 puis en Ukraine en 2004 n’ont fait qu’accentuer la méfiance de la Russie envers l’UE, désormais perçue comme le bastion américain sur l’Europe continent . La conférence de Munich de Poutine en 2007 a cristallisé ces ressentiments : alors que sept ans plus tôt on parlait de stratégie paneuropéenne, la Russie dénonce aujourd’hui l’ingérence américaine et l’apathie de l’UE au sein de l’OTAN, agissant comme les nouveaux gendarmes du monde alors même qu’il s’agit d’une organisation régie par le Charte des Nations Unies. L’intervention libyenne en 2011 n’a fait que renforcer cet argument. De même, le projet d’établir un bouclier anti-nucléaire en Pologne et en République tchèque dans des relations bilatérales hors du cadre de l’OTAN a renforcé l’idée que l’Europe était devenue l’avant-poste américain dont les canons seraient tournés vers la Russie.
Ainsi, depuis les années 2000, la perception russe de la menace semble reposer sur deux composantes : la peur de l’encerclement mais aussi la peur d’une intervention intérieure (militaire ou civile), notamment justifiée par l’idée de “trans-démocratie” qui exigerait des États-Unis et des Européens une intervention pour changer le régime[9]. Ainsi, l’invasion russe de la Crimée en 2014 cristalliserait toute cette incompréhension mutuelle, qui serait justifiée par les Russes comme une défense légitime contre l’expansion de l’Europe occidentale, alors que l’UE perçoit cette opération comme l’œuvre d’un régime autoritaire cherchant à empêcher l’européanisation de l’Ukraine et son éventuelle adhésion à l’OTAN. Une lecture constructiviste de la crise ukrainienne est pertinente car elle la comprend comme le résultat d’un processus qui s’est enraciné dès la chute de l’Union soviétique et l’incapacité de l’Europe à créer un partenariat hors de l’OTAN au point de produire deux perceptions européennes diamétralement opposées, à savoir le “concert de nations spécifiques”, défendues par la Russie et une Europe unifiée autour des principes de la démocratie et de l’économie libérale[10].
Malentendu économique
L’incompréhension stratégique se retrouve également dans le domaine économique, notamment dans l’industrie gazière, la plus récente étant la pomme de discorde qu’est le Nord Stream II.
Largement financé par la société russe Gazprom et des sociétés américaines, ce projet de gazoduc approuvé par la Commission européenne et dont le principal bénéficiaire est l’Allemagne est pourtant systématiquement bloqué par le lobbying de pays idéologiquement hostiles à la Russie (comme la Pologne et les pays baltes), auxquels s’y ajoutent les pressions américaines exercées par le biais du régime de sanctions de la Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA). Cette dernière serait justifiée par la volonté de préserver l’autonomie énergétique de l’Europe. Entre 2006 et 2009, de nombreuses “crises gazières” entre la Russie et l’UE (notamment dues à des pays de transit comme la Biélorussie et l’Ukraine) ont alimenté la méfiance mutuelle : alors que l’UE se méfie de plus en plus de l’éventuelle instrumentalisation russe de la production de gaz comme moyen d’exercer une pression sur les politiques européennes, les autorités russes estiment que les pays de transit ne respectent pas leur part du contrat et ternissent la réputation internationale de Gazprom[11]. La fermeture des ressources gazières en Ukraine et en Biélorussie en 2006 et 2007 représente, aux yeux de l’Europe, un instrument de chantage du pouvoir russe, d’où une importante méfiance motivée à la fois par des raisons idéologiques et matérielles. Les projets de gazoducs sous-marins tels que Nabucco ou Nord Stream I et II sont une volonté de la part de Gazprom de ne plus dépendre de l’Ukraine ou de la Biélorussie.
De plus, les mesures de libéralisation du marché européen de l’énergie, qui diminuent fortement la position privilégiée de l’entreprise russe sur le marché européen, sont perçues par Moscou comme l’objectif avoué de se libérer de la dépendance énergétique russe[12]. Cette stratégie pousse Gazprom à se tourner vers la Chine alors même que ce marché est beaucoup moins attractif pour la Russie que le marché européen.
La distance idéologique malgré la convergence des intérêts économiques produit une nouvelle dynamique d’intégration régionale : l’Union économique eurasiatique, fondée le 1er janvier 2015 et réunissant la Russie (85 % du territoire de cette union), la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizistan. Ce nouvel espace économique s’organise principalement autour de la Russie mais reste, pour l’instant, dépourvu de tout contenu idéologique. Cependant, il est encore considéré dans certaines parties de l’Europe comme la tentative de Poutine de refonder un nouvel espace politique similaire à l’URSS, même si cette union emprunte davantage à l’UE qu’à l’ex-Union soviétique.
Le fondement de la puissance domestique russe
Si l’incapacité de l’Europe à établir ou à utiliser des structures de dialogue en dehors de la tutelle américaine avec la Russie peut expliquer en grande partie l’émergence de ces deux perceptions antagonistes de l’Europe, le pouvoir exercé par Poutine se nourrit de cette opposition et lui permet de garantir la légitimité de son pouvoir en Russie[13]. La radicalisation de l’idée que la Russie doit garantir à la fois son propre modèle de démocratie “souveraine” (et non libérale) avec des valeurs conservatrices opposées au libéralisme décadent, mais aussi sa puissance dans un espace néowesphalien, permet à Vladimir Poutine de maintenir sa popularité en tant que leader fort tout en réprimant une éventuelle dissidence interne, en portant atteinte aux libertés individuelles et en condamnant les institutions de contre-pouvoir non élues parce qu’elles sont jugées illégitimes. Ce dernier n’hésite également pas à éliminer ses opposants -comme le cas Navalny l’a démontré- tout en interdisant les manifestants de contester son pouvoir. Les arrestations préventives lui permettent ainsi de mettre en scène un pays dont la quiétude ne serait plus démontrer, au point même de donner des leçons en matière de répression policière à la France durant la crise des Gilets Jaunes.
L’idéologie flexible de la puissance russe repose sur deux composantes que nourrit l’incompréhension européenne : le partage réaliste des sphères d’influence en phase avec le nouveau “concert des nations” et l’identité slave russe alimentée par un néoconservatisme construit en opposition aux valeurs libérales. Autrement dit, Poutine a réussi à construire une idéologie suffisamment souple pour adapter son discours (et sa légitimité) aux événements externes et internes, rassemblant différents courants de pensée et aspirations de la société[14]. Le moment fondateur de cette nouvelle forme d’idéologie est la conférence de Munich, évoquée plus haut, qui a pris acte de la configuration européenne en formulant une idéologie qui s’y oppose.
Conclusion
L’étude des enjeux militaires et économiques entretenus entre l’UE et la Russie depuis les années 2000 dans une perspective constructiviste tente de prouver que, malgré de réelles convergences matérielles, la distance entre les deux puissances s’explique par une incompréhension idéologique mutuelle qui trouve son origine dans l’acte raté des années 1990 et notamment l’échec de l’UE à construire des structures militaires et économiques en dehors de celles héritées de la Guerre Froide. Le moment annonçant cette rupture serait la conférence de 2007, tandis que sa crise la plus symptomatique serait l’invasion de la Crimée en 2014. Cet acte raté a créé une image d’une Europe à la fois menaçante mais aussi foncièrement contraire à la Russie qui prétend désormais se construire en opposition au libéralisme occidental. L’absence d’une défense européenne indépendante ainsi que la légitimité de l’idéologie russe forment une dynamique qui ne laisse présager aucune issue possible, les deux conceptions rivales se nourrissant l’une de l’autre par leur antagonisme.
[1] Makarychev A. (2014) ‘Russia and/versus the EU: from post-political consensus to political contestations’, L’Europe en Formation, 374(4), pp.27-39
[2] Sakwa R. (2008) ‘’New Cold War’ or twenty years’ crisis? Russia and international politics’, International Affairs, 84(2), pp.241-267
[3] Saint-Ouen F. (2014) ‘Vers la nécessité de repenser la « Grande Europe »’, L’Europe en Formation, 374(4), pp.8-26
[4] Vercueil J. (2017) ‘La Russie et l’Union Européenne. Une relation nécessaire mais non suffisante’, Les Jeudis d’Harmattan, 26(2), pp.1-10
[5] Ibid.
[6] de La Gorce P.-M. (2014) ‘Comment l’OTAN survécut à la guerre froide’, Manière de voir, 138(12), p.30
[7] Volkov R. (2019) ‘L’union européenne vue de Russie’, Politique étrangère, 52(2), pp.143-156
[8] Zima A. (2013) ‘L’acte fondateur OTAN-Russie, négociations et influences sur la politique d’élargissement de l’OTAN à l’Europe centrale’, Revue d’études comparatives Est-Ouest, 44(3), pp.9-34
[9] Thomann P.-E. (2017) ‘Peut-on penser les finalités européennes sans la Russie ?’, Hérodote, 164(1), pp.101-122
[10] Makarychev A. (2014) ‘Russia and/versus the EU: from post-political consensus to political contestations’, L’Europe en Formation, 374(4), pp.27-39
[11] Vercueil J. (2017) ‘La Russie et l’Union Européenne. Une relation nécessaire mais non suffisante’, Les Jeudis d’Harmattan, 26(2), pp.1-10
[12] Locatelli C. (2017) ‘La politique gazière de la Russie en Europe et en Asie’, Revue Défense Nationale, 802(7), pp.78-83
[13] Raviot J.-R. (2017) ‘Le prétorianisme russe : l’exercice du pouvoir selon Vladimir Poutine’, Hérodote, 166(3), pp.9-22
[14] Carcanague S. (2017) ’Le Poutinisme existe-t-il ?’, Revue internationale et stratégique, 105(1), pp.169-174