par Virginie MARTIN & Bruno CAUTRES, auteurs de l’ouvrage « Jeux de pouvoir – quand les politologues regardent des séries »

Les séries télévisées constituent aujourd’hui un espace central de mise en récit et d’intelligibilité du politique. Elles ne sont plus un simple miroir de l’actualité, mais un lieu où se condensent, s’expérimentent et se rejouent les grandes tensions contemporaines : conquête du pouvoir, dérives démocratiques, recompositions idéologiques, financiarisation du politique, crises écologiques, conflits géopolitiques, migrations, ou encore montée en puissance des réseaux sociaux dans la structuration du débat public.

Ce que montrent les séries – et ce que nous analysons dans notre livre – c’est un pouvoir situé, incarné, pris dans des rapports de force permanents entre institutions, acteurs, intérêts et affects. Le politique n’y apparaît jamais hors-sol : il est ancré dans des dispositifs, des stratégies, des contraintes, des arbitrages. Les séries donnent ainsi à voir le politique tel qu’il se pratique réellement, loin des discours normatifs, dans toute sa complexité et parfois son absurdité.

Le narcotrafic, par exemple, est vu dans sa dimension la plus sensible : non comme une simple criminalité marginale, mais comme un système transnational profondément inscrit dans la mondialisation des flux économiques, humains et violents. C’est précisément ce que révèle La Reine du Sud, en montrant comment le pouvoir se recompose hors de l’État, dans des zones grises où s’entremêlent économie illégale, corruption institutionnelle et gouvernance alternative des territoires. Le narcotrafic devient ainsi un analyseur politique à part entière des fragilités contemporaines.

Les institutions démocratiques sont, elles aussi, interrogées dans leurs tensions internes, entre idéaux proclamés et réalités de la décision publique. Dans notre livre, Parlement occupe une place centrale pour penser l’Union européenne, non pas comme une abstraction technocratique, mais comme un espace traversé par des compromis permanents, des logiques de pouvoir, des malentendus et parfois une forme d’absurdité institutionnelle. La série permet de saisir, par le détour de la fiction, ce que les discours officiels peinent souvent à rendre lisible.

Les enjeux écologiques, diplomatiques et géopolitiques occupent également une place structurante dans les séries contemporaines – et dans notre ouvrage. On le voit clairement à travers Borgen et la question du Groenland, où l’écologie devient un enjeu stratégique majeur, articulant souveraineté, dépendance énergétique, rapports Nord-Sud et rivalités internationales. De la même manière, la question israélo-palestinienne, abordée notamment à travers Fauda, met en lumière la persistance des conflits, la logique de la vengeance, l’épuisement des cadres diplomatiques classiques et l’enchevêtrement du sécuritaire et du politique.

Les séries contemporaines travaillent aussi de façon centrale la question des élections, de la conquête du pouvoir, de la communication politique et du marketing politique. On le voit très clairement dans des séries comme Dans l’ombre, qui donne à voir les coulisses d’une campagne présidentielle, le rôle des stratèges, le poids du financement des partis, les logiques de loyauté et de trahison, ainsi que la tension constante entre sincérité et calcul. Ces thématiques entrent en résonance avec celles abordées dans Scandal, The Good Wife ou Mad Men, qui interrogent la fabrication de l’opinion, la gestion des crises, les scandales politico-financiers et la porosité croissante entre sphères politique, économique et médiatique.

Les dérives démocratiques et nationalistes irriguent enfin de nombreuses séries contemporaines. Le trumpisme, ses formes, ses excès et ses effets de contamination affleurent explicitement ou en creux dans des récits comme Years and Years ou The Good Fight, qui mettent en scène la fragilisation de l’État de droit, la polarisation extrême, la violence symbolique et le rôle central des réseaux sociaux dans la radicalisation des opinions. Ces plateformes apparaissent comme des accélérateurs de conflits, des producteurs de récits concurrents, mais aussi comme des outils de recomposition du rapport au politique.

Ce qui fait la force des séries, et ce qui justifie pleinement leur place dans une démarche de sciences sociales, c’est leur capacité à mettre en tension sans clore, à exposer des dilemmes sans proposer de solutions simplistes. Elles confrontent le spectateur aux ambiguïtés du pouvoir, aux contradictions de l’action publique, aux choix impossibles entre efficacité, morale et démocratie.

Les séries constituent ainsi un outil heuristique majeur pour penser le politique contemporain. Elles participent pleinement des cultural studies, en articulant culture populaire, analyse critique et compréhension fine des rapports de pouvoir. Se promener dans les séries, c’est parcourir une cartographie politique du présent, où se croisent élections, argent, institutions, écologie, géopolitique, réseaux sociaux et crises démocratiques. Non pour simplifier le réel, mais pour en révéler les lignes de force, les fragilités et les dérives possibles.

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