« Effondrement idéologique, perte d’engouement politique, instabilité successive… »   

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » 

Écrite dans la prison de Turi dans les années 1930, cette phrase d’Antonio Gramsci – ancien secrétaire du Parti communiste d’Italie et prisonnier politique durant la dictature mussolinienne – résonne aujourd’hui avec une terrible acuité. 

44%. C’est le scrutin obtenu par l’ensemble de la coalition d’extrême droite emmenée par le parti post-fasciste Fratelli d’Italia et Georgia Meloni. Loin d’être une évidence, ce résultat peut être qualifié d’historique. Cent ans après la marche sur Rome de 1922, celle qui s’apprête à devenir la nouvelle première ministre italienne ressuscite le spectre d’une politique nationaliste et souverainiste qui ne cache aucunement sa filiation avec la pensée du Duché.

Au-delà de l’outrance, de quoi ce phénomène est-il le nom ? Il est avant tout la conséquence d’un système politique à bout de souffle : l’indéniable victoire de l’extrême droite italienne s’inscrit dans un contexte de marasme politique dans lequel l’abstention bat des records – 36% – et les partis traditionnels peinent à convaincre. Le parti démocrate plafonne à 19% et subit le revers de son refus d’alliance avec le mouvement populiste 5 étoiles qui, bien loin de sa gloire d’antan, se recompose progressivement en un parti régionalisé du Sud de l’Italie.

Dans cet éboulement politique et idéologique, l’extrême droite, et singulièrement Fratelli d’Italia, est parvenue à agréger une partie des votes contestataires pour les transformer en véritable réquisitoire rétrograde : politique nataliste, limite du droit l’avortement, luttes contre la reconnaissance des droits et libertés des minorités… Si Georgia Meloni n’a certes pas adopté de postures exigeant la sortie de l’Union européenne ou la renégociation des traités européens, son attitude vis-à-vis de la Hongrie et de la Pologne risque de recomposer les rapports de force sur la scène européenne. Deuxième pays ayant l’endettement public le plus élevé après la Grèce, l’europhilie ne figure pas au nombre des valeurs ayant le vent en poupe en Italie… 

Si les rivalités internes à la coalition entre La Ligue de Mattéo Salvini ou Forza Italia de Silvio Berlusconi préfigurent un exercice du pouvoir mis à rude épreuve par des luttes intestines, Georgia Meloni est cependant décidée à mettre en œuvre son programme, allant de la baisse d’imposition des ménages par l’instauration d’une « flat tax » à l’élection directe du Président d’Italie. 

Véritable cheval de bataille de la coalition d’extrême droite, l’instauration d’un régime (semi) présidentiel inspiré des exemples français et états-unien n’est pas sans susciter la crainte d’une « démocrature » italienne dans lequel un président -pourvu d’une légitimé politique sans égal- se verrait confier des pouvoirs plus étendus. Censé combler le vide politique et l’instabilité du régime actuel (sept gouvernements durant cette décennie), le système présidentiel souhaité par Georgia Meloni pourrait permettre à l’Italie de s’acheminer progressivement vers un modèle similaire à la Hongrie de Viktor Orbán (d’ailleurs proche de la cheffe de Fratelli d’Italia). 

Effondrement idéologique, perte d’engouement politique, instabilité successive… Le scrutin survenu lors des dernières élections italiennes, s’il est historique par sa force, n’est cependant nullement surprenant par sa nature. A l’œuvre dans de nombreux pays européens – dont la France n’est pas exempte – la vague de l’extrême droite s’engouffre dans les ruines d’un vide idéologique à Gauche qui n’a su trouver les mots pour convaincre son électorat de ne pas succomber aux sirènes d’un nationalisme décomplexé, ce substitut au défaut de pensées et d’actes politiques. Espérons que les monstres de ce clair-obscur ne seront pas les artisans du nouveau monde.

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